Avec son dernier album, l’électrisant Perpetual Motion People sorti en juillet dernier, ce talentueux musicien biberonné au Velvet Underground fait désormais partie des songwriters à suivre de près sur la scène indie. De passage à Paris pour sa tournée européenne, l’Américain Ezra Furman a répondu aux questions de Yagg. Ouvertement bisexuel et genderfluide, cet artiste originaire de Chicago cultive avec énergie et spontanéité son identité queer.

L’ENVIE DE LE CRIER SUR TOUS LES TOITS
Dans une tribune publiée cet été dans The Guardian peu de temps après la sortie de Perpetual Motion People, Ezra Furman a raconté comment la découverte de la musique punk dans sa jeunesse, et plus particulièrement celle de Lou Reed l’a aidé à se construire et à s’affirmer en tant que personne et en tant qu’artiste: «J’avais des incertitudes quant à ma sexualité et j’avais peur de raconter à quiconque que j’étais attiré par les hommes autant que par les femmes, explique-t-il. La performance de la masculinité m’était totalement étrangère, mais m’habiller de façon féminine ne me semblait pas envisageable, au regard de l’hypermasculinité qui est la norme dominante chez les garçons au lycée. Je connaissais des jeunes homos mais je savais que je n’étais pas gay, et même si ça avait été le cas, beaucoup de mes ami.e.s m’auraient probablement rejeté si je le leur avais dit. Je me sentais prisonnier, comme le sont souvent les jeunes queers.» Désormais complètement out, Ezra Furman aborde cet aspect de sa personnalité sans difficulté: «Je ne sais pas si c’est important, mais je l’ai fait, assure-t-il à Yagg à propos de son coming-out. J’en ai parlé ouvertement parce que je ne peux pas m’empêcher de raconter mes secrets aux journalistes musicaux et de mettre ma vie intime dans les paroles de mes chansons. Ça peut être aussi un prolongement de ce désir bizarre, quand on fait son coming-out pour la première fois, d’essayer de le faire savoir à tout le monde, de crier cette identité fraîchement connue sur tous les toits.»

«C’est un petit peu narcissique. Malgré ça, les gens m’ont dit que c’était stimulant de voir une personne queer être ouvertement fière de son identité queer. Alors ça vaut la peine d’en parler.»

Perçoit-il son coming-out comme un geste politique? «Je ne sais pas. Il y a quelque chose de politique là-dedans, reconnaît-il. Mais c’est plus quelque chose de personnel. Je crois qu’être queer publiquement, c’est quelque chose qui va être politisé à un certain point. Mais ça ne dépend pas de moi.» L’idée de représenter pour les jeunes générations ce que Lou Reed a représenté pour lui-même dans son adolescence est en tout cas quelque chose qu’Ezra Furman devra envisager alors que sa carrière est en train de sérieusement décoller:

«Je crois que je commence à jouer ce rôle, que je le veuille ou non, admet-il. Ce serait un honneur d’être un modèle pour quelqu’un. Mais là encore, ça dépend d’eux. Moi, je ne peux qu’être moi-même.»

Si le lecteur ne s’affiche pas, cliquez sur Ezra Furman – Restless Year – Later… with Jools Holland – BBC Two

HORS CATÉGORIE
Le leader du Velvet Underground est une influence très palpable de ce dernier album, mais d’autres références musicales foisonnent d’une chanson à l’autre. Au fil de ce Perpetual Motion People aux multiples facettes, on entend tour à tour celles de Neil Young ou de Television. Tantôt pop psychédélique et chœurs doo-wop, tantôt garage punk énervé, Ezra Furman se joue aussi des genres musicaux et assume ces grands écarts qui font de lui un artiste inclassable: «J’écoute tant de musiques différentes et j’en retire tant de joie que c’est difficile de s’en tenir à un seul style, affirme-t-il. J’ai toujours voulu être capable d’écrire une grande chanson quel qu’en soit le genre.»

«Ces catégories ne veulent rien dire pour moi. Je me sens entièrement libre de jouer n’importe quelle sorte de musique selon mes envies.»

«Aujourd’hui j’ai vraiment confiance en moi et je peux simplement jouer dans ce monde que je me suis construit.» À nouveau dans cette tribune qu’il a écrite pour The Guardian, il fait référence à celles et ceux qui lui ont permis de construire cette identité: «La fluidité de genre est une vraie partie de ma vie en dehors de la scène, explique-t-il, alors je suis encore en train d’explorer ce que cela signifie. Je n’ai pas vraiment décidé mon identité de genre, je ne le ferai peut-être jamais, et ça me va. Je suis fier d’être dans cet état ambigu et incertain (…) J’ai fait mienne cette zone d’entre-deux que tant de mes héros ont occupée. J’ai déclaré mon indépendance de ces catégories qui ne fonctionnent pas pour moi.» Une liberté de corps et d’esprit parfaitement illustrée par la chanson Body Was Made, du dernier album:

Si le lecteur ne s’affiche pas, cliquez sur Ezra Furman – Body Was Made (Official Video)

La scène est sans doute l’espace où il faut découvrir Ezra Furman, où, à grands renforts de bijoux et de paillettes, son identité queer est la plus évidente. Pourtant ces accessoires sont loin d’être une simple tenue d’apparat pour l’artiste: «C’est juste que je m’habille comme ça. Ce n’est pas que sur scène, et ce n’est pas un déguisement. C’est ce que j’aime porter, confie-il. La scène, c’est comme une autre manière d’exister. Quand ça se passe bien, le public me transporte là où je ne peux pas aller en temps normal. Entrer dans une chanson pleinement et la trouver soudainement propulsée dans la stratosphère, c’est étrange et magnifique à la fois.»