Pendant toute une année, j’ai rencontré et interviewé toutes sortes d’homophobes. Parmi eux/elles, il y avait des homophobes refoulé.e.s (celles et ceux qui n’utilisent le mot «pédé» qu’en présence d’autres homophobes), des homophobes acharné.e.s («je sais que j’ai raison, car c’est la parole de Dieu») et d’autres qui se défendaient d’être homophobes («je ne suis pas homophobe, je pense juste que les homosexuels qui ont des enfants sont irresponsables et égoïstes»).

Un spécialiste en neurosciences a récemment démontré, dans une étude appelée «Mettre les émotions en mots» reposant sur des IRM, qu’exprimer ses émotions permet d’en réduire l’impact. Par exemple, reconnaît sa tristesse permet d’en diminuer la portée. Peut-être devrions-nous mettre cette idée en pratique avec les homophobes.

En nommant les différents types d’homophobes, peut-être que l’origine de leur obsession/honte/répulsion/etc. vis-à-vis des homosexuel.le.s leur apparaîtra plus clairement et que cela atténuera leur homophobie. Mais pour cela, il nous faut spécifier et élargir le terme homophobe.

Comme me l’a hurlé un conseiller municipal de la ville de Bogota, assis à son bureau pendant une interview, «Je ne suis pas homophobe! Je n’ai pas peur des homosexuels! Je pense seulement que la nature a créé l’homme et la femme et que c’est la seule union qui soit constitutionnelle, naturelle et morale!»

Il est vrai que cet homme n’avait pas peur des homosexuel.le.s, comme l’indique la racine latine du mot. Au contraire, il se délectait de tout l’intérêt que la question suscitait vis-à-vis de lui, il aimait ce sentiment de supériorité morale qu’il ressentait vis-à-vis des homosexuel.le.s et il leur était intérieurement reconnaissant de la tribune politique qu’ils/elles lui offraient.

Mais alors, s’il n’était pas homophobe, qu’était-il?

Voici quelques suggestions (dans un latin approximatif):

Obsexioanius: une personne souffrant d’une obsession ou d’un intérêt malsain pour la sexualité des personnes LGBT (ou pour leurs parties génitales). Ce type d’homophobe fera des déclarations telles que «les homosexuels sont ouvertement sexuels», «les homosexuels ont subi des agressions sexuelles ou des viols, c’est pour cela qu’ils sont indécis quant à leurs préférences sexuelles» ou bien encore «c’est un choix de vie, tout comme la prostitution» (Tous ces arguments, je les ai entendus). Ces homophobes ne voient pas des êtres humains, mais des êtres sexuels. L’Obsexioanius pense probablement au sexe anal dès qu’on lui présente un homosexuel et s’imagine du sexe oral chaque fois qu’il rencontre des lesbiennes.

Politicuspravus: ce type d’homophobe dénigre les personnes LGBT afin de promouvoir sa carrière politique. Les Politicuspravus m’ont avoué en interview n’avoir jamais reçu de vraie éducation sexuelle basée sur des faits scientifiques (et dans la plupart des cas, ils n’ont reçu aucune éducation sexuelle, ni à la maison ni à l’école), mais ce manque d’instruction, pensent-ils, est compensé par le fait qu’ils sont actifs sexuellement. C’est un peu comme dire, je chie donc j’ai une connaissance approfondie et solide du système digestif. Les Politicuspravus ont quelquefois un compte Twitter qui ne leur laisse pas le temps de réfléchir à leurs actions ou à leurs déclarations.

HypocriteAmica: c’est un homophobe avec un ou plusieurs ami(s) gay(s), réel(s) ou imaginaire(s). L’ami.e homosexuel.le lui sert de bouclier contre toute accusation d’homophobie. Son argumentaire inclut des déclarations telles que «J’adore les homosexuels. J’ai même un ami gay. Mais je pense qu’ils ne devraient pas élever des enfants. D’ailleurs, mes amis homosexuels sont d’accord avec moi.»

MoralisPrimatum: ce sont des personnes qui pensent que la Bible/la Torah/le Coran leur donne une supériorité morale vis-à-vis des homosexuel.le.s et les autorise à les rabaisser («ce n’est pas ainsi que Dieu définit le mariage») ou à les emprisonner/les tuer («dans le Coran, il est dit qu’ils doivent mourir»). Les MoralisPrimatum ont tendance à en appeler à leur «liberté de conviction» quand leurs actes ou leurs idées discriminatoires sont remis en cause. Par exemple, ils peuvent refuser de servir des homosexuel.le.s dans leurs magasins, mais n’ont jamais utilisé leur liberté de croyance pour discriminer les personnes qui se font «friser les cheveux» (ce qui constitue une abomination, dans l’Ancien Testament). C’est ce qu’on appelle une liberté de conviction sélective. (Le fait qu’ils s’en prennent uniquement aux personnes LGBT est sans doute dû à des relents d’Obsexioanius.)

Après investigation, il apparaît que les MoralisPrimatum n’ont jamais étudié en profondeur la Bible/la Torah/le Coran et qu’ils sortent leur carte «Dieu est avec moi» à la moindre objection. (Les MoralisPrimatum ont également tendance à croire que l’Évangile selon Marc a été écrit par Marc).

Stultus: ces personnes croient qu’il existe un puissant lobby et une machine de propagande gay qui vont les rendre gays. Et s’ils succombent à cette machination gay, alors le monde entier suivra, plus personne n’aura d’enfants et l’humanité disparaîtra. Ces personnes sont des idiots. Mais si les gays sont aussi doués que ça dans la promotion de l’homosexualité, pourquoi est-elle encore illégale dans 79 pays? Et quand le Stultus voit dans les déhanchements de Ricky Martin une provocation du lobby gay, le reste du monde y voit seulement un très bon danseur.

Moletus: un individu qui en veut aux homosexuel.le.s, car ils et elles lui donnent le sentiment que sa vie sexuelle est ennuyeuse. Cette personne pense que les homosexuel.le.s font plus souvent et mieux l’amour que lui, et c’est pour cela qu’il les détestent. Cette personne veut que les homosexuel.le.s retournent dans le placard et vite. Au moins, ils/elles cesseront de lui rappeler sans cesse qu’il n’a pas de vie sexuelle.

RigidusHominem: une personne qui trouve que les femmes feraient mieux de cuisiner/s’occuper des enfants/faire le ménage/être soumises/se taire/porter du rose, car un vagin facilite l’exécution de ces tâches. Pour le RigidusHominem, ce sont les organes sexuels et les hormones qui déterminent les rôles dans la société, la famille et l’entreprise, pas le talent.

Par chance, Billie Jean King, Nina Simone, Yoko Ono, Marie Curie et Jane Austen n’ont pas prêté attention aux RigidusHominem.

Ignominia: chaque fois que ces individus voient un.e homosexuel.le, ils ont honte. Au fond d’eux, ils aimeraient pouvoir assumer leur propre sexualité avec la même apparente décontraction que les homosexuel.le.s. Mais comme ils ne le peuvent pas, ils font en sorte que les gays qui s’assument en aient honte.

FiliosRabidus: un citoyen «concerné» qui crée une association qui milite pour que les personnes LGBT ne bénéficient pas des même droits que lui. Les membres de ce groupe se reconnaissent en général à un logo pas très réussi qu’ils affichent sur leurs pulls/boucles d’oreilles/bracelets/tasse de café/sous-vêtements. Ils se joignent parfois aux Politicuspravus et manifestent un très fort désir de contrôle sur le droit des personnes LGBT à se reproduire.

La chose la plus intéressante (ou la plus répugnante) chez les FiliosRabidus, c’est qu’ils sont tellement obsédés par le «bien-être» des enfants d’homosexuel.le.s (comme ils disent) qu’ils en négligent les futurs enfants d’assassins, de violeurs ou d’hommes qui battent leur femme qui, eux, peuvent avoir accès à la PMA. Cela n’est JAMAIS mentionné par les FiliosRabidus dans leurs discours ou leurs interviews.

ViolentiaIgnominia: c’est la branche de l’arbre de l’homophobie dont les autres homophobes essayent de se dissocier. Mais au final, leur point commun, c’est que leur homophobie trouve son origine dans la honte. La seule chose qui les différencie, c’est la façon dont ils gèrent cette honte. Pour les ViolentiaIgnominia, infliger des violences physiques, des viols, des coups, la peine de mort ou la torture et s’en prendre physiquement aux personnes LGBT constitue une manière d’essayer de se débarrasser de leur honte.

SuiPudetHomosexuel: c’est l’homosexuel honteux. Tout le monde semble tellement préoccupé par sa sexualité que le SuiPudetHomosexuel essaye de se faire discret en restant célibataire. Certains choisissent même de ne pas faire leur coming-out. Renier ou minimiser l’importance de leur sexualité les aide à éviter les préjugés et les stéréotypes négatifs inventés par les Obsexioanius, les Ignominia, les FiliosRabidus, les Politicuspravus, les HypocriteAmica, les MoralisPrimatum, les Moletus, les Stultus et les RigidusHominem.

Emmanuelle Schick Garcia, réalisatrice

Emmanuelle Schick Garcia sur Yagg.