Né en 1984, Martin Juvanon du Vachat est normalien, acteur, danseur et concepteur de spectacle. Il a joué dans une pièce singulière, grinçante et terriblement drôle de Jean-Luc Lagarce, écrite en 1994, Les Règles du savoir vivre dans la société moderne. Il s’agit de l’adaptation d’un manuel de bonnes manières publié en 1889 par la Baronne Staffe. Cette dernière s’appelait en fait Blanche Soyer, elle habitait un petit pavillon de meulière à Savigny sur Orge. Celle qui se rêvait aristocrate a publié, non sans succès, une vingtaine de traités sur les usages du monde. Créé pour une femme, le rôle a été repris par Martin avec un grand succès, d’abord en Avignon puis l’hiver dernier à Paris.

Lagarce met en scène les hésitations, les malentendus entre les êtres…

Comment avez-vous connu l’œuvre de Jean-Luc Lagarce? Avec les troupes de théâtre de Normale Sup, où j’ai d’abord joué Music-Hall en 2005 puis Les Règles.

Qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement dans son théâtre? La langue y est le personnage principal! Lagarce met en scène les hésitations, les malentendus entre les êtres, le fait que l’on ne peut pas vivre ailleurs que dans la parole, mais que celle-ci est un rivage incertain, mouvant, qui se dérobe dès qu’on y pose le pied. Dès que l’on parle, on dit autre chose que ce que l’on dit, on dit trop ou pas assez. Lagarce montre aussi les histoires que l’on se raconte, à soi-même et aux autres, pour tenir, pour vivre, et qui sont à la fois dérisoires et nécessaires.

Vous avez joué Les Règles du savoir vivre d’abord à Avignon, puis à Paris. Pourquoi avez-vous choisi cette pièce de Lagarce? Pour le génie de l’ironie qu’y déploie Lagarce. Tous les niveaux sont mêlés, tous les degrés: critique acerbe des conformismes et hypocrisies, archéologie subtile des fondations de la société française, émotion et attendrissement autour du vieillissement, de la fragilité des codes auquel on obéit pour tenir bon face au deuil ou à la solitude, ambiguïté d’un personnage qui vit à la fois dans l’autorité  et le fantasme. Impression que la mise en jeu de ce texte peut être un morceau de bravoure pour le comédien et qu’en même temps cela dit quelque chose de cet amour un peu dérisoire pour les mots et l’imaginaire. Possibilité de tisser ensemble virtuosité et fragilité.

Comment expliquez-vous le peu de succès des pièces Jean-Luc Lagarce de son vivant? Difficile de répondre… Quelques pistes… Les années 1980 correspondent à l’âge d’or de la mise en scène avec d’immenses spectacles qui sont le plus souvent des classiques (Vitez, Chéreau, Planchon etc). D’ailleurs, Jean-Luc Lagarce connaîtra le succès en tant que metteur en scène de pièces de Molière, Marivaux, Labiche et Ionesco.

L’homosexualité et la maladie sont des thèmes «présents» dans certaines pièces de Lagarce. Mais lui-même en parlait peu. Est-ce dû à l’époque? En partie oui. Il parvient tout de même à parler du fait qu’on n’en parle pas – ou du moins à mettre en scène ce point de silence. Mais il se situe à un niveau universel en ne spécifiant pas plus précisément le mal-être dont est porteur tel personnage. C’est ce qui fait la force de tout grand théâtre: des situations qui concernent tout être humain – et la force de frappe d’un style absolument singulier.

Vous attendiez-vous à un tel succès de votre pièce à Avignon puis à Paris? Oui car notre désir de faire connaître ce texte et notre spectacle nous a donné une énergie immense, qui nous a permis finalement de jouer dans des lieux très en vue (salle des Pays de la Loire à Avignon, théâtre Les Déchargeurs à Paris). Nous savions aussi que c’est un spectacle qui parle à tout le monde, sur des questions qui sont encore d’actualité (qui peut épouser qui, quel prénom choisir, comment obéir aux codes…), des images de moments vécus reviennent en tête pendant le déroulé du spectacle. Il y a aussi bien sûr la dimension comique, cocasse de certaines règles. Et le cynisme virulent du ton.

Quels sont vos projets en cette rentrée? Des projets d’écriture autour de la recherche de travail pour un jeune comédien, autour de la drague contemporaine et un nouveau spectacle, seul en scène, Loretta Strong, de Copi.

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En +: «LE PARCOURS DE JEAN-LUC LAGARCE», par Jean-Pierre Thibaudat

Jean-Pierre Thibaudat est l’auteur de la biographie Le Roman de Jean-Luc Lagarce. Nous publions ci-dessous (avec l’aimable autorisation des Solitaires Intempestifs) un texte extrait du site www.lagarce.net‚ consacré à l’œuvre de Jean-Luc Lagarce.

Quand Jean-Luc Lagarce est mort (du sida) le 30 septembre 1995‚ c’était un metteur en scène connu mais un auteur encore méconnu. Certes‚ plusieurs de ses pièces avaient été jouées avec succès mais d’autres étaient restées dans le tiroir ou incomprises. Sa notoriété n’a cessé de croître depuis sa disparition et aujourd’hui Jean-Luc Lagarce est considéré comme un auteur classique contemporain‚ à l’instar d’un Bernard-Marie Koltès (mort du sida peu avant Lagarce) dont la notoriété a été plus précoce grâce à l’aura de Patrice Chéreau‚ qui montait ses pièces. Lagarce‚ lui‚ montait les siennes.
Si Lagarce n’a pas été reconnu de son vivant comme un auteur important‚ c’est peut-être que le langage théâtral de ses pièces était trop en décalage‚ trop novateur. Aujourd’hui‚ c’est l’un des auteurs coqueluches des cours d’art dramatique‚ un auteur chéri des troupes amateurs et de plus en plus prisé par les meilleurs metteurs en scène‚ toutes générations confondues. Il est traduit en plus de vingt-cinq langues.

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Jean-Luc Lagarce est né le 14 février 1957 dans le pays de Montbéliard‚ en Franche-Comté et a passé toute sa jeunesse à Valentigney‚ une petite bourgade‚ fief des usines automobiles et des cycles Peugeot où ses parents travaillaient comme ouvriers; il est aussi le rejeton d’une culture protestante. Au collège‚ une femme professeur de français et de latin initie les élèves au théâtre: Lagarce‚ 13 ans‚ écrit pour la classe sa toute première pièce (perdue). À 18 ans‚ son baccalauréat en poche‚ il part vivre à Besançon où il s’inscrit à la faculté de philosophie et au conservatoire d’art dramatique de la ville. Bientôt‚ avec quelques élèves du conservatoire‚ il fonde une compagnie amateur‚ La Roulotte‚ nom qui rend hommage à Jean Vilar. Parallèlement Jean-Luc Lagarce travaille à un mémoire universitaire sur le thème «Théâtre et Pouvoir en Occident». Quelques années plus tard‚ il abandonne ses études (et un travail en cours sur le marquis de Sade) pour se consacrer entièrement au théâtre : sa compagnie devient professionnelle. La Roulotte est basée à Besançon‚ mais n’a pas de lieu propre excepté un bureau. Elle répète où elle peut et est hébergée le temps d’un spectacle dans les théâtres de la ville. Dès lors‚ Jean-Luc Lagarce va mener une double vie d’auteur et de metteur en scène.
La compagnie de La Roulotte sera progressivement subventionnée par les collectivités locales‚ régionales et bientôt par le ministère de la Culture. En tant qu’auteur Lagarce recevra l’appui de Théâtre Ouvert‚ un organisme subventionné basé à Paris qui vise à mieux faire connaître les auteurs de théâtre contemporain. Il obtiendra également plusieurs bourses du ministère de la Culture; en outre‚ certains théâtres lui commanderont des pièces.

Théâtre et Pouvoir en Occident partait du théâtre grec‚ passait par le siècle classique (le XVIIe)‚ allait voir du côté de Tchekhov et s’achevait sur quelques grands noms du théâtre des années cinquante: Ionesco‚ Genet‚ Beckett. Comment écrire après eux? Lagarce posait la question. Il va commencer par mettre ses pas dans ceux de Ionesco en écrivant quelques pièces marquées par le théâtre de l’absurde (dont Erreur de construction‚ Carthage‚ encore)‚ revendiquant ouvertement l’héritage en faisant référence à La Cantatrice chauve‚ pièce que le metteur en scène Lagarce montera beaucoup plus tard avec un grand succès. Sa pièce Les Serviteurs fait des clins d’œil aux Bonnes de Jean Genet. Quant à Beckett‚ Lagarce montera très tôt trois de ses courtes pièces après avoir mis en scène plusieurs montages à partir de textes de l’Antiquité grecque : Clytemnestre puis Elles disent…‚ spectacle inspiré de l’Odyssée‚ histoire du retour d’Ulysse au pays natal‚ un motif qui allait être récurrent dans plusieurs des grandes pièces de Lagarce.

Voyage de Madame Knipper vers la Prusse Orientale‚ sa première pièce à être montée à Paris‚ fait référence à Tchekhov. C’est une pièce où Lagarce affirme son univers et façonne son style. Le lieu où se passe l’action est «le plateau nu d’un théâtre»‚ des personnages sont réunis dans l’errance: ils fuient la guerre quelque part en Europe. La guerre n’est jamais là dans les pièces de Lagarce mais elle rôde souvent en coulisses. On retrouve cette structure dans Vagues souvenirs de l’année de la peste où un groupe de personnages a fui la peste qui sévissait à Londres. Dans cette errance‚ les personnages parlent de leur vie passée. Il ne se passe rien ou presque dans les pièces de Lagarce‚ l’intrigue est on ne peut plus mince‚ tout est dans la langue‚ la parole‚ le dit‚ le comment dire et le non-dit.

Knipper est une actrice. Le monde du théâtre‚ des tournées‚ des coulisses est au centre de plusieurs pièces comme Music-hall (une artiste flanquée de ses deux boys ressasse ses tournées)‚ Hollywood (inspirée par le monde du cinéma et de la littérature américains – à commencer par Fitzgerald –‚ la pièce mêle des personnages de romans et d’autres ayant existé)‚ Nous‚ les héros (qui fait référence au Journal de Kafka‚ et évoque la vie d’une troupe en tournée dans l’Europe centrale à la veille d’une guerre). Cette dernière pièce‚ Jean-Luc Lagarce l’avait écrite pour les acteurs de sa mise en scène à succès du Malade imaginaire de Molière. Et c’est en s’inspirant d’un vieux manuel que Lagarce écrira Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne‚ pièce pour une actrice.

Histoire d’amour (repérages)‚ De Saxe‚ roman et Histoire d’amour (derniers chapitres) forment une informelle trilogie intimiste : une histoire entre deux hommes et une femme à travers le temps. On retrouve ce trio dans Derniers remords avant l’oubli: l’un des hommes s’est marié‚ la femme aussi‚ ils ont eu des enfants‚ l’autre homme est resté dans la maison où les trois vivaient naguère‚ ils se retrouvent avec leurs conjoints et la fille d’un des couples‚ pour vendre la maison. Ils repartiront sans rien avoir décidé. De l’intime on est passé au tableau d’une certaine société.

Plusieurs pièces comme Retour à la citadelle‚ L’Exercice de la raison (resté inédit jusqu’en 2007) et Les Prétendants brossent un tableau satirique des lieux de pouvoir à la faveur d’une nomination. On nomme un nouveau gouverneur‚ un nouveau directeur‚ la pièce se situe là‚ dans ce moment de bascule de l’investiture‚ entre l’ancien et le nouveau. L’humour et le regard caustique de Lagarce y font bon ménage; mais on retrouve cet humour partout‚ y compris dans ses dernières pièces‚ plus sombres puisqu’il y est question d’un enfant qui revient au pays natal à l’approche de la mort. Ce retour du fils peut être hypothétique‚ rêvé – comme dans J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne‚ où cinq femmes attendent le retour d’un frère‚ d’un fils parti il y a longtemps –‚ ou effectif – comme dans Juste la fin du monde‚ qui se passe dans un cercle familial. Dans Le Pays lointain‚ ce cercle rejoint l’autre famille‚ celle que le héros s’est choisie : amantes‚ amants‚ amis. Cette pièce ultime‚ Jean-Luc Lagarce l’achèvera quinze jours avant de disparaître. Quand on la lira‚ quelques mois après sa mort‚ cela sera un choc émotif d’abord‚ puis bientôt un éblouissement.

JEAN-PIERRE THIBAUDAT © LES SOLITAIRES INTEMPESTIFS