Du 29 septembre au 7 octobre, Paris va vibrer au rythme des défilés de la Fashion Week durant laquelle créateurs et grandes maisons présentent leurs collections de prêt à porter Printemps/été 2016. Président du groupe Jean Paul Gaultier pendant 14 ans, Donald Potard a créé en 2006 Agent de luxe, pour tisser des liens entre les jeunes créateurs et le monde de l’entreprise. Depuis 2012, il a pris la direction des études de mode à l’université américaine Paris College of Art et il a animé un blog sur Yagg consacré à la mode: Uncross Your Legs, please! Il nous a accordé une interview et comme d’habitude, cet expert n’a pas sa langue dans sa poche.

220px-Donald_PotardÀ combien de défilés avez-vous collaboré et assisté? J’ai dû collaborer à plus de 200 défilés, principalement pour Jean Paul Gaultier. Il y en avait six par an. Chaque année, j’en vois à peu près 80.  Je suis un vieux routard du défilé.

Récemment, la maire de Paris, Anne Hidalgo, a déclaré que Paris était toujours la première ville pour ces fashion weeks. Est-ce que vous êtes d’accord avec ça et qu’est-ce que Paris a de particulier? Paris a toujours eu quelque chose de particulier. Il y a quatre grandes places pour les défilés: Paris, New York, Milan et Londres.
New York, c’est la mode très commerciale, les marques comme Tommy Hilfiger, Donna Karan et on y va pour acheter des choses très grand public. Londres est à l’opposé, avec beaucoup de jeunes créateurs, c’est peut-être la scène la plus intéressante au niveau de la créativité en ce moment, plus que Paris. Milan est entre les deux: élégant mais de façon très commerciale, avec ce style italien inimitable. Et puis il y a Paris qui offre une alternative. Soit on est dans le luxe avec les grandes maisons, Dior, Chanel, Saint Laurent etc., pour le prêt à porter. Soit on a les jeunes créateurs, plus ou moins jeunes d’ailleurs, qui continuent à défiler à Paris, d’une façon un peu difficile, parce qu’ils ne sont pas très aidés. Ni par la Ville, ni par l’État, ni par qui que ce soit. Ils se saignent parfois aux quatre veines pour monter leur défilé et la presse française devrait un peu plus s’y intéresser.

Vous pensez que la presse ne fait pas correctement son travail? En tout cas, elle ne fait pas beaucoup d’efforts pour ses propres créateurs. Je regrette que la presse ne soit pas plus curieuse des noms qui arrivent et qui sont d’ailleurs pas du tout mis en valeur, par personne.

À quoi cela tient-il? La chambre syndicale a été phagocytée par les grandes maisons. Il n’y a pas de place aux jeunes créateurs pour s’exprimer de ce côté-là. Moi, ce que j’aimerais, c’est que la presse française fasse ce que fait la presse américaine pour les créateurs américains, la presse italienne pour les créateurs italiens, c’est-à-dire de les mettre en valeur. Or, dans la presse française, il n’y a aucune mise en valeur des créateurs français et je trouve cela extrêmement dommage.

Le défilé traditionnel a-t-il encore du sens? Le défilé est arrivé au bout de l’exercice. Est-ce qu’on a encore besoin des défilés? À l’origine, le défilé était réservé aux clientes et aux clients, la presse n’était pas conviée. Ou du bout des doigts. Et puis au début des années 70 est arrivé Kenzo qui a commencé à faire des défilés spectacles, avec de la musique, de la danse. Ça a marché durant les années 80 et jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’à ce que les maisons soient rachetées par des groupes financiers. Ceux-ci ne sont pas des rigolos et ce qu’ils ne comprennent pas, ils l’éliminent. Les défilés spectacles restent utiles pour faire de la publicité pour les parfums, le prêt-à-porter, les accessoires.

Le prêt à porter des créateurs n’est-il pas aussi concurrencé par la fast fashionOui, le prêt à porter des créateurs se vend mal. Il est mis à mal par les groupes comme Zara, Uniqlo qui fonctionnent très bien.

Quels sont vos conseils pour voir les défilés? Aujourd’hui, les grandes et les petites maisons retransmettent tout sur les réseaux sociaux. Puisque c’est fait pour être diffusé au maximum. Je n’attends pas grand chose de la presse spécialisée qui ne fait plus son boulot de découvreuse, puisqu’elle a transformé la plupart des magazines en catalogue. La plupart des jeunes créateurs, surtout ceux qui font des choses qui nous intéressent, parce qu’ils sont plus dans la recherche, vont essayer de faire de nouvelles présentations qui ne sont pas des défilés. Ils travaillent avec des artistes, font des performances et on est bien loin du défilé traditionnel.

Vous savez déjà où vous serez cette semaine? Ce qui m’intéresse, ce ne sont pas les grands défilés. En revanche, des jeunes créateurs, je pense à Aganovich, j’assisterai bien évidemment à leurs défilés, parce que si la presse et les acheteurs voient qu’il y a beaucoup de monde, le bouche-à-oreille fonctionne vite et plus on parle en bien d’un créateur ou d’une créatrice et plus il ou elle peut être suivi.e par la presse et les acheteurs.

Plus d’infos sur la Fashion Week de Paris sur le site de la Fédération Française de la Couture du Prêt-à-Porter des Couturiers et des Créateurs de Mode