François Berreur a très bien connu Jean-Luc Lagarce, l’un des auteurs français les plus joués dans le monde, mort du sida, il y a 20 ans, le 30 septembre 1995. Ce dernier parle très souvent de François dans son Journal. Né en 1959, François Berreur est un metteur en scène de théâtre et un éditeur. En 1992, il fonde avec Jean-Luc Lagarce les éditions Les Solitaires Intempestifs dont il est le directeur littéraire. Plus de 300 textes y ont été publiés. Il est aussi le fondateur du site internet theatre-contemporain.net, indispensable et belle vitrine pour les professionnels et les passionné.e.s.

S’il y a un proche de Jean-Luc Lagarce qui, de l’avis unanime, a été essentiel pour populariser son œuvre, c’est bien François Berreur. C’est donc tout naturellement que nous entamons donc notre série d’interviews sur Jean-Luc Lagarce avec lui. En complément de cet entretien, un extrait d’un texte en forme d’autobiographie de Jean-Luc Lagarce.

«C’est étonnant comme la nouvelle génération se sent proche de Lagarce.»

Quand avez-vous rencontré Jean-Luc Lagarce? J’étais étudiant à Besançon et j’ai vu un de ses spectacles. Il m’a proposé de faire un stage dans sa compagnie, le Théâtre de la Roulotte. Je m’occupais pas mal des rapports avec l’administration. Puis, en 1992, Jean-Luc Largace a eu l’idée de créer une maison d’édition, d’abord pour publier des auteurs dont les pièces n’étaient pas montées. En l’occurrence Olivier Py [actuel directeur du Festival d’Avignon, ndlr].
Le nom Les Solitaires intempestifs nous plaisait. Mais c’est un peu moi qui ait réussi à convaincre Jean-Luc Lagarce de publier ses propres textes dans sa propre maison d’édition. À son décès, la compagnie a été liquidée et une nouvelle structure, dont j’avais la responsabilité a été créée. On a commencé à publier le théâtre complet de Jean-Luc en 2000.

Jean-Luc Lagarce est très peu joué de son vivant. C’est après sa mort en 1995 que des metteurs en scène ont commencé à s’intéresser à ses pièces. À quel moment avez-vous perçu que le succès des pièces de Lagarce allait en grandissant? Juste après sa mort, il y a eu trois mises en scène de J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne. C’était intéressant car les professionnels disaient que ce n’était pas du théâtre.  Mais les spectateurs étaient touchés et pas seulement ceux et celles qui l’avaient connu. Ça a fait boule de neige. En 2007, pour le cinquantenaire de sa naissance, beaucoup de projets ont vu le jour. Et puis l’aspect sida s’est estompé et est devenu anecdotique.  Il a été au sujet du bac et des jeunes de 17 ans l’ont découvert. En 2009, l’entrée au répertoire de la Comédie-Française de Juste la fin du monde a été un immense succès. En 2012, deux de ses textes, Derniers remords avant l’oubli et Juste la fin du monde, ont été au programme de l’agrégation de lettres modernes. Pour moi, Jean-Luc Lagarce est le dernier grand auteur du XXe siècle. Avec l’adaptation de Juste la fin du monde au cinéma, par Xavier Dolan, on va encore ouvrir le cercle. C’est étonnant comme la nouvelle génération se sent proche de Lagarce.

Quel impact a eu ce succès sur la maison d’éditions? Il faut être clair. C’est grâce à Lagarce que nous avons pu publier des auteurs contemporains moins connus. Pascal Rambert avant qu’il soit très connu en est un exemple.

Quels souvenirs gardez-vous de l’homme? C’est difficile d’en parler parce qu’à l’époque, il n’était pas Jean-Luc Lagarce. On riait beaucoup, on s’est beaucoup amusé. Il était extrêmement drôle, il avait aussi une vraie pensée sur le monde. Je n’ai pas eu l’occasion d’être intimidé par lui. Au quotidien, il était aussi attentif aux autres. Mais le souvenir que je garde, c’est cela: nous riions énormément.

EN +: UN TEXTE DE JEAN-LUC LAGARCE
Nous publions ci-dessous l’extrait d’un texte écrit par Jean-Luc Lagarce pour le film vidéo Portrait (1 mn) paru en DVD dans
Journal vidéo. L’intégralité du texte (titré 1957-1977) est publiée en introduction de Journal 1977-1990.

JLL Photo montage MORINJe suis né en Haute-Saône‚ le 14 février 1957. Mes parents habitaient‚ dans le Doubs‚ le village où était né et avait toujours vécu mon père. Ils disent avoir déménagé sept fois en douze années mais je ne m’en souviens pas. Nous avons habité Seloncourt‚ je me rappelle ça‚ d’un côté de la cour et ensuite nous avons traversé la cour et nous sommes allés habiter dans l’immeuble d’en face. Lorsque ma sœur est née‚ nous sommes allés habiter la maison de Valentigney qui appartenait à ma grand-mère maternelle et d’où nous ne sommes plus jamais repartis.
Mes grands-parents paternels et maternels habitaient la campagne‚ cultivaient des jardins‚ élevaient quelques animaux et travaillaient en usine. Je ne suis pas certain que mon grand-père paternel travaillait en usine‚ il avait un triporteur‚ il avait été militaire et coiffeur. Mon père garda sa tondeuse et nous coupa les cheveux‚ à mon frère et moi‚ jusqu’à l’arrivée des Beatles‚ puis parfois le dimanche à nouveau lorsque j’adoptai ma tonsure actuelle.
[…]

Mon père travaillait en usine‚ il était ouvrier puis cadre‚ mais j’étais déjà âgé lorsqu’il est devenu cadre. Ma mère ne travaillait pas lorsque j’étais enfant‚ puis elle est allée à l’usine à son tour‚ lorsque ma sœur est née‚ elle était ouvrière. Lorsque nous étions très petits‚ ma sœur n’était pas encore là‚ ma mère dit que nous étions très pauvres‚ que parfois‚ elle avait des trous sous ses chaussures mais je ne m’en souviens pas‚ je ne me souviens pas de la pauvreté‚ je me souviens juste que nous étions «juste»‚ que nous ne pouvions pas aller en vacances mais je ne me rappelle pas que nous étions pauvres à ce point.
[…]
Je suis l’aîné‚ j’ai un frère et une sœur. Mon frère a un an de moins que moi et ma sœur huit années. Mon frère a eu un accident avec une dame en vélomoteur et l’institutrice m’a dit que c’était ma faute si mon frère avait failli mourir et ma mère m’a dit que non et que ce n’étaient pas des choses à dire à un enfant. Je me souviens de l’endroit exact. Ensuite‚ jusqu’à 15 ans‚ mon frère a eu des violentes et fréquentes crises d’asthme‚ il ne réussissait pas à l’école et puisque j’avais la chance de ne pas être malade‚ je ne pouvais pas ne pas être un bon élève. Il a eu la typhoïde en mai 68 et il est resté hospitalisé et du mois de mai 68‚ je ne me souviens que de cela‚ qu’il allait encore mourir. Un jour‚ on m’a envoyé seul au cinéma‚ voir La Mélodie du bonheur‚ c’est le premier film que j’ai vu‚ c’était avec Julie Andrews‚ puisque je n’avais pas posé de problème lorsque mon frère était à l’hôpital. Mon frère encore s’est cassé les deux bras à deux moments différents‚ et il a eu une double fracture de la mâchoire dans un accident de vélomoteur‚ et plus tard vers 20 ans‚ un accident de voiture avec des copains au retour du Maroc. Il ne m’est jamais rien arrivé.
Photo Photomontage de Jean-Luc Lagarce sur photographie de Quenneville.

© 2008‚ ÉDITIONS LES SOLITAIRES INTEMPESTIFS