Tout le monde connaît un peu, beaucoup, l’œuvre d’Andy Warhol. Ses portraits sérigraphies en série de célébrités (Marylin, Elvis Presley, Jackie Kennedy…) et ses peintures de boîtes de soupe Campbell’s, ses films (Sleep, Blow Job, Chelsea Girls), ont marqué durablement l’art américain et la culture populaire du siècle dernier.

Mais que sait-on vraiment de l’homme, de ses origines, de ses amours et du processus de sa création? La biographie de Victor Bockris, qui écrit depuis 40 ans sur les héros de la culture pop (Patti Smith, Keith Richards, Mohamed Ali), offre ce qui est sans doute à ce jour l’analyse la plus précise et la mieux documentée de la vie et de l’œuvre du pape du pop art, un des artistes les plus célèbres du XXe siècle, un des plus controversés aussi. Dès les premières pages, on est fasciné par la richesse des témoignages, des infos et des anecdotes. Les chapitres qui concernent les premières années de Warhol sont en cela précieuses pour cerner sa personnalité et les racines de son travail d’artiste.

COLLAGES ET DÉCOUPAGES
Lorsque Andy Warhol y nait en 1928, Pittsburgh concentre le meilleur et le pire de l’Amérique: ville industrielle, polluée, elle a ses quartiers misérables et ses demeures luxueuses, ses communautés qui s’affrontent, sa corruption. D’origine européenne, pauvre, la famille d’Andy Warhol ne sera jamais tout à fait acceptée. Tout petit, le jeune Andy est souvent malade et reste auprès de sa mère, une formidable conteuse. Il passe des heures à l’écouter et toute sa vie, il aimera s’entourer de femmes et d’hommes qui lui raconteront leurs vies, et leurs aventures, surtout sexuelle. C’est dans sa chambre qu’il commence les collages et les découpages, dans les magazines de mode ou de cinéma. Plus âgé, il fait tout pour trouver les 11 cents nécessaires pour aller voir un film, une passion qui ne le quittera jamais. Bockris brosse le portrait d’un enfant et d’un adolescent timide: son enfance à Pittsburgh, ses problèmes de santé, son attachement à sa mère, sa fascination pour les gens célèbres, son goût prononcé pour les beaux garçons.

«UN DOUX EXCENTRIQUE»
A l’école, son flamboyant professeur d’art le décrit comme doué. «Il était incroyablement talentueux, explique ce dernier à Victor Bockris, et Andy Warhol savait comment attirer l’attention». Ado timide et banal selon ses proches de cette époque, il a laissé à une des ses amies de lycée le souvenir d’un «doux excentrique, un garçon indépendant, libre-penseur». Toutes et tous parlent d’un garçon travailleur. Et son éveil à la sexualité sera tardif. Dans les années 40, à l’université, ceux qui parlaient d’homosexualité étaient pris pour des malades mentaux. «Aux yeux de tous, raconte Bockris, il était évident qu’Andy était gay, en raison de ses manières et de sa façon de s’habiller.» Il restera chaste durant ses années de fac. Pendant cette période, il va acquérir la base de l’art tel qu’il le concevait. Très influencé par le Bauhaus, précurseur du design contemporain, il brise les barrières entre le commerce et les beaux arts. Ses sérigraphies des années 60 seront directement le fruit de cet apprentissage.

MONDE HOMOSEXUEL UNDERGROUND
Mais Pittsburgh n’offre pas au jeune Andy ce dont il rêve. Il veut vivre à New York, près des célébrités à qui il voue un culte tel qu’il peut leur écrire tous les jours. Dès son arrivée dans la ville qui ne dort jamais, il pourchasse ainsi Truman Capote, l’auteur des Domaines hantés, icône du tout New York gay, riche et célèbre des années 50. C’était devenu l’idole et le modèle d’Andy Warhol depuis que ce dernier avait vu la photo de l’écrivain, posant alangui sur un canapé. C’est aussi à New York qu’Andy découvre le monde homosexuel underground qui le fascine. Il adore se rendre à des fêtes et son premier amant, Carl Willers raconte: «Il trouvait glamour de se retrouver avec des homosexuels de la haute qui vivaient dans de beaux appartements ou qui étaient célèbres, et qui, selon lui, faisaient des choses excitantes.» Warhol, dans ses premières années à New York, travaille pour des magazines ou des marques de chaussures. Il rêve d’être exposée dans une galerie mais le milieu artistique, dominé après la Seconde Guerre Mondiale par l’expressionnisme abstrait (de Kooning, Franz Kline, Jackson Pollock) regarde de haut ceux qui font carrière dans la mode ou le commerce.

UNE BOÎTE DE SOUPE
Mais une nouvelle génération va bousculer le statu quo. Apparu en Grande-Bretagne, le pop art s’épanouit aux Etats-Unis. Le couple d’artistes Jasper Johns et Robert Rauschenberg, mais aussi Roy Lichtenstein, Franck Stella ou encore James Rosenquist, deviennent les nouveaux chouchous du milieu de l’art américain avec leurs œuvres inspirées par la publicité, la bande dessinée, la photographie. Warhol, au début des années 60, va s’imposer… avec une boîte de soupe. «Son talent, explique Bockris, fut d’identifier la bonne idée au bon moment, et de trouver la forme idoine. C’est pour cette raison qu’il fut à la fois lourdement critiqué et immédiatement salué.» Parmi les artistes de cette époque, il est le seul qui devient une icône. Il réussit à capturer le tempo d’une révolution qui trouvera son expression sociale dans Mai 68 en France et dans le mouvement hippie, féministe et gay à la fin des années 60.

Selon Bockris, l’homosexualité de Warhol n’est pas non plus étrangère à son succès. «L’affectation d’inspiration homosexuelle constitue également un élément vital de l’œuvre d’Andy, puisque le public gay fut l’un des facteurs clés de son succès.» Sa célébrité va littéralement exploser avec ses portraits sérigraphiés de Marilyn Monroe, qui se suicide en août 1962. D’après un critique d’art, ce sont ces sérigraphies qui représente le mieux la rupture de l’art américain d’avec ses racines ou influences européennes.

AW and Muhammad Ali with his daughter Hana at Ali's training camp Fighter's Heaven in 1977 © Victor Bockris En 1977, Andy Warhol photographie Mohamed Ali, tenant dans ses bras sa fille Hana. Photo © Victor Bockris

 

Foisonnante, cette biographie (sortie aux Etats-Unis en 2003, mais traduite en français cette année), illustrée de nombreuses photos, nous entraîne alors dans les coulisses de la Factory, LE lieu de la création warholienne dans les années 60 et 70. Et nous suivons Warhol et son aréopage de beaux mecs (mi artistes, mi escorts) au centre des dance floors (dont le fameux Studio 54), pendant les tournages des films expérimentaux de Warhol, dans ses voyages, dans les soirées mondaines, dans ce New York devenu capitale des arts. Peintre, musicien, cinéaste, photographe, Andy défiait les étiquettes. Les habitué.e.s de la Factory, Andy Warhol les écoutait, les questionnait sur leur vie sexuelle, puisant de nouvelles idées pour son travail. Défilent alors celles et ceux qui tourneront autour d’Andy comme les papillons de nuit autour d’une lampe: Gerard Malanga, Edie Sedgwick, Ultra Violet, Joe Dalessandro… Ainsi que des figures du milieu gay de l’époque dont Ondine et Freddie Herko. Andy avait toujours besoin de sang neuf et au début des années 80, il sera proche des figures montantes comme Keith Haring ou Jean-Michel Basquiat.

«JE VEUX ÊTRE UNE MACHINE»
On retient aussi ses déclarations dont la plus célèbre: «Dans le futur, chacun aura droit à quinze minutes de célébrité» ou encore: «Je veux être une machine». Victor Bockris écrit: «Comme les boites de soupe ou son film Sleep (qui montre un homme qui dort), leur sens est limpide, même pour les gens qui ne les aimaient pas.» Andy Warhol devient alors encore plus reconnaissable que ses créations avec sa perruque argentée et ses lunettes cerclées.

William Burroughs, Andy Warhol at dinner NYC (1980) En 1980, pour la première fois, William Burroughs et Andy Warhol dînent ensemble. Photo DR

 

Jusqu’à ses dernières amours, le biographe multiplie aussi les anecdotes sur la vie sexuelle et affective d’Andy Warhol, qui contrairement à ce qu’il voulait laisser paraître, aimait le sexe, la musculation et les éphèbes.

Ayant travaillé pendant des années à la Factory, Victor Bouckris a également dirigé Interview, le magazine créé par Warhol. Né en Grande-Bretagne en 1949, il a vécu aux Etats-Unis dès l’âge de 4 ans.  Il connaît donc cette époque pour l’avoir vécu de l’intérieur. Warhol, la biographie, qui fait aussi témoigner les (nombreux) détracteurs de l’artiste, n’a pourtant rien d’une hagiographie et se déguste avec un immense plaisir. Si possible en écoutant –en boucle– une chanson du Velvet Underground.

Warhol La biographie, de Victor Bockris, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson, éditions Globe, 590 p., 29€.

Pour aller plus loin

Le Centre Pompidou Metz présente, jusqu’au 23 novembre, l’exposition «Warhol Underground», qui met en lumière l’influence de la scène musicale et de l’avant-garde chorégraphique new-yorkaises dans l’œuvre d’Andy Warhol.

A partir du 2 octobre, le Musée d’Art Moderne propose l’exposition «Warhol Unlimited», avec plus de 200 œuvres, dont pour la première fois en Europe, la présentation des Shadows (1978-79) dans leur totalité.