Peaches sort Rub, son cinquième album, six ans après I Feel Cream (voir notre interview à l’époque: Peaches sur Yagg: «Je demande toujours aux hommes d’être plus sensibles et aux femmes de s’affirmer»). Un album qui sonne comme un retour aux sources, après l’escapade plus dance du quatrième opus. Canadienne d’origine, Peaches partage désormais son temps entre Los Angeles et Berlin. À 46 ans, elle continue à tracer sa route, sans compromis. Jugez vous-même, avec la longue interview qu’elle nous a accordée.

Quand vous êtes-vous dites: «Ok, je  vais faire un nouvel album»? J’ai fait tellement de choses [après I feel cream]. Il y a d’abord eu la pièce, Peaches does herself, où je prenais ma propre musique et en faisait une histoire, puis Peaches Christ Superstar, avec lequel j’ai fait une tournée, et enfin l’opéra Orfeo où je jouais le rôle d’Orfeo. Je ne parle pas italien, je ne lis pas la musique. Ça m’a pris six mois à apprendre. Après tout ça on a fait un film avec Peaches does herself et nous sommes partis en tournée. J’ai fait beaucoup de débats dans des festivals, des shows… Ça m’a menée jusqu’en 2013. Ensuite j’ai acheté une petite maison à Los Angeles avec un jardin et un garage. Le garage, c’était pour enregistrer de la musique. Donc nous étions en 2014 et 2014 c’était pour moi l’année où j’allais rester dans mon garage.

Comment décririez-vous Rub? C’est un album classique de Peaches. Très brut. Mais cette fois-ci, c’est brut avec un son de très haute qualité. C’est la première fois que je peux réaliser ce que je voulais réaliser dans Teaches of Peaches [son premier album]. C’est dur de faire un son brut avec une bonne qualité. La technologie permet ça désormais.

Comparé aux autres albums? J’aime dire que c’est mon album post-genre post-âge.

Parce que vous considérez que ces sujets sont maintenant mainstream? Ils font leur chemin dans le mainstream. En ce moment, ils sont à la mode. Il faut faire attention que ça ne soit pas juste une mode et que ça reste des sujets sur lesquels on continue de travailler. C’est certain, il y a du changement. Il faut faire attention à des gens comme Kim Davis ou comme Donald Trump (je parle de personnalités américaines parce que j’étais aux États-Unis). Les choses ont beau progresser, il y a aussi un très très important mouvement conservateur. Le Canada et l’Australie sont devenus très conservateurs. C’est une vraie déception. Donc nous devons faire très attention.

Chaque fois qu’il y a du progrès, il y a un inévitable retour de bâton, non? Oui, mais en l’occurrence, je ne crois pas qu’il s’agisse de progrès et de retour de bâton. C’est plutôt un mouvement qui grandit exponentiellement dans toutes les directions. Il y a une grande droite chrétienne, il y a Daech, mais il y a aussi le mouvement LGBT. Et on accès à tout. Donc c’est juste question de savoir ce qui t’intéresse.

Pour revenir à votre album, dans la vidéo de Close Up, Kim Gordon, de Sonic Youth, joue votre entraîneuse. Est-ce une métaphore? A-t-elle été un modèle pour vous? Oui, elle a toujours été le symbole d’une personne très cool, très compétente et très spontanée. Pas une artiste calculatrice ou inventée de toutes pièces.

Vous semblez libre de faire exactement ce que vous voulez faire ou dire ce que vous voulez dire. Cette liberté a-t-elle un prix? Pas pour moi. Pas un prix que je serais triste de payer, en tout cas. Avant on disait de moi «elle fait toujours la même chose, ça va finir par lasser». On me respecte davantage maintenant. Mais je ne suis toujours pas invitée à la télé américaine. Je m’en fiche. Je n’ai pas vraiment envie d’y aller. Ce n’est pas comme si j’avais envie d’être édulcorée dans ce genre de chose ou avoir à gérer ce degré de célébrité.

Toujours dans Close Up, vous mentionnez l’actrice Natasha Lyonne (But I’m a cheerleader, Orange Is the New Black), «’Tasha Lyonne can break your hip bone» («Natasha Lyonne peut toujours te casser la hanche»). Pour quelle raison?  Je suis fan d’elle depuis l’époque Slums of Beverly Hills et But I’m a cheerleader, qui est un film génial. Elle a rencontré beaucoup de problèmes et elle est toujours une dure à cuire. Elle est de l’autre côté maintenant, mais elle peut toujours «te casser la hanche». Elle ne fait pas genre [une toute petite voix] «oh c’est mon passé!». Elle peut toujours jouer des rôles de dure.

Comme dans Orange Is the New Black? Oui, c’est de là que vient l’image de la chanson.

Vous feriez une excellente prisonnière dans le show, non? Oui! Mettez-moi dans la série! J’ai adoré la première saison. J’ai trouvé que c’était une écriture intelligente et excitante. Mais je ne sais pas… J’aurais aimé que la troisième saison soit mieux. C’est un peu ennuyeux. Je continue à regarder quand même. La seule série qui est restée bien dans plusieurs saisons, c’est Breaking Bad. J’aurais aimé qu’OINTB soit le nouveau Breaking Bad. Je crois que les séries sont mieux quand elles n’ont pas autant de personnages. Masters of sex était intéressante et puis tout à coup tu regardes la saison 3 sans avoir vu la saison 2 et tu ne reconnais plus personne. Pour moi c’est le signe que c’est mal écrit et que ça ne va pas assez loin pour chaque personnage. Mon truc, ce sont les personnages. Quand on les multiplie, on peut moins aller en profondeur.

Dans votre album, les paroles de Free drink ticket («Ticket pour une boisson gratuite») sont époustouflantes de colère. Est-ce une chanson de rupture ou est-ce plus littéral? C’est une chanson de rupture. Mais ça peut aussi parler de ces gens dont la vie entière tourne autour de ce qu’ils peuvent avoir gratuitement, en particulier quand on pense à ce qui se passe la nuit ou dans un club: «jusqu’où puis-je aller et m’en sortir quand même». Donc la personne avec qui j’ai cette rupture est aussi cette personne qui s’en sort par rapport à ce qu’elle a fait. C’est un symbole. Si j’ai juste ce ticket boisson, c’est toujours bon pour moi, le reste importe peu.

Quand vous interprétez sur scène des chansons qui ont un impact émotionnel fort sur vous, comme celle-ci, est-ce difficile? Non, c’est bien. Beaucoup de gens comprennent ce sentiment où vous êtes amoureux de quelqu’un et quelque chose se passe et vous vous mettez à détester la personne. Je trouve assez dingue qu’après avoir aimé quelqu’un, on se mette soudain à le détester, à avoir envie de le tuer. Je suis sûre que c’est un sentiment que vous connaissez. Et ce n’est pas quelque chose dont j’allais me détourner. Cela m’arrive vraiment et je pense que les gens peuvent s’y reconnaître. Et je pense que je peux enfin le dire d’une manière directe et pleine de colère. Parce que souvent, je suis en colère contre des choses, comme le patriarcat et j’aime utiliser les jeux de mots. J’utilise aussi des jeux de mots dans Free Drink Ticket, mais pour moi, c’est un autre niveau de poésie. Je pense que la chanson serait bien, même si on lisait juste les paroles.

Quel est le sens de How you like my cut? Vous y parlez de Truvada, de capotes…  Enfin! Vous êtes le premier à le relever. Je n’arrive pas à croire que personne ne m’en ait parlé. Ça va changer le vih et le sida. Il faut que les gens en soient conscients. Je voulais attirer l’attention sur le sujet pour que les gens se demandent ce qu’est le Truvada et qu’ils aient envie de se renseigner.

Vous savez que certains dans la communauté n’aiment pas l’idée d’avoir prendre un médicament et préfèrent en rester au préservatif? Certains pensent ça. D’autres non. Vous avez le choix, en tout cas. How you like my cut peut vouloir dire plusieurs choses: Comment aimes-tu ce à quoi je ressemble? «Cut» peut remplacer aussi une manière particulière de dire vagin: «Axe wound» (blessure de hache). Il y a un bar à Londres qui s’appelle Ye Old Axe Wound. Et «cut» peut aussi faire référence à la manière dont on faisait des albums: «comment aimes-tu mon morceau?» Et cette chanson est la plus libre dans sa forme.

Dans votre chanson Vaginoplasty, vous parlez aussi de transition… J’ai regardé un documentaire sur la vaginoplastie hier et ils montraient tout! Toute l’opération. Cette femme avait 16 ans, et elle n’était pas contente parce que ses lèvres intérieures étaient plus longues et ils ont montré comment on les coupait. J’avais du mal à y croire! Les gens n’aiment pas parler du vagin, n’aiment pas le regarder. C’est pourtant important. On sort tous/toutes de là. Donc les femmes tombent dans ce travers: «oh il faut que ce soit joli». C’est stupide. Pourquoi changer juste pour quelqu’un d’autre? C’est la nature. C’est comme ça. Mais si vous voulez une réassignation de genre ou en cas d’accident, oui il faut en passer par la vaginoplastie. Donc il y a des raisons d’y avoir recours, mais pas tout le temps. On devrait être à l’aise avec son corps.

Margaret Cho disait à peu près la même chose à propos des règles. 50% de la population est concernée, mais personne ne veut en parler. Oui, c’est la même chose avec le viagra et la ménopause. Pour ce qui est d’avoir des médicaments après la ménopause, on dit des femmes «oh non, elles ne sont pas intéressées par le sexe». Et quand un homme ne peut pas bander, on lui donne tout de suite du viagra. Aux États-Unis par exemple, il est plus facile d’obtenir du viagra que des pilules de contraception.  Il y a des choses comme ça qui sont tellement dingues, que le seul moyen d’y faire face, c’est de s’en moquer. C’est ce que je fais. C’est pour ça que je me sens une connexion avec les humoristes comme Margaret Cho, Tina Fey, Amy Schumer, plus qu’avec les musiciennes. Elles sont très féministes et vont très loin, mais avec humour.

J’ai lu dans une interview que vous admiriez Nicki Minaj. Pourquoi? Elle a écrit quelques-unes des paroles les plus hard core du rap. C’est la seule à défoncer les hommes rappeurs. Il y a eu Missy Elliott et maintenant Nicki Minaj. Après, elle joue avec son image et c’est un tout autre sujet. Sa façon d’envisager le sexe appartient au rap mainstream. Mais pour le monde du rap, c’est malgré tout un pas en avant. Il faut voir ça dans le contexte du rap:  si vous dites que vous êtes gay, vos cachets sont revus à la baisse. C’est ridicule. Mais au moins, elle défonce les mecs. Je sais que les gens vont trouver ça bizarre que Peaches aime Nicki Minaj, mais il y a des chansons comme Did it on ’em, que j’aurais aimé écrire. Je n’aime pas ses chansons pop, par contre. Je trouve ça cool qu’elle soit si outrageusement girly.  Ça vous tord le cerveau.

Vous ne trouvez pas ironique que ce soit une femme républicaine, Caitlyn Jenner, qui ait fait parler autant des trans’? Pas vraiment, parce que ce sont les États-Unis. Je ne comprends même pas comment on peut être Républicain, déjà. Je comprends encore moins comment une femme trans’ ou un gay peuvent l’être. La politique dans son ensemble est un mauvais système.  C’est comme la religion organisée. Je ne comprends pas pourquoi les gens suivent malgré tout et pensent que quelque chose va changer. Et puis il y a Hillary Clinton, une grande déception.

Qui soutenez-vous? Bernie Sanders.

Et Donald Trump est toujours le favori dans son camp… Comment est-ce possible? Comment les gens peuvent-ils être assez stupides pour ne pas avoir que cette personne est ridicule. Ça a l’air d’être une blague. Mais c’est réel. Les gens se disent «c’est un vrai mec, comme vous et moi», «un raciste comme vous et moi», «Il a juste fait du fric, mais il est juste comme vous et moi».

Sur Yagg, nous parlons souvent de discrimination à l’intérieur de la communauté… [elle coupe la parole] Oui, je pense que les bisexuel.le.s sont les plus discriminé.e.s! On m’emmerde pas mal avec ça. D’ailleurs, je ne me sens pas vraiment bisexuelle, plutôt fluide. Je ne suis pas forcément avec des hommes ou des femmes, je suis aussi avec des personnes trans’. S’ils ou elles se voient d’une certaine manière et que je suis avec eux/elles, comment puis-me me définir juste comme bisexuelle? C’est fluide.

Une dernière question. Vous avez fait la célèbre performance de Yoko Ono, Cut Piece. Pouvez-vous nous raconter? Je l’ai fait à sa demande. C’était fabuleux. C’était un rêve que je ne savais même pas que j’avais. Ce que je trouve incroyable à propos de cette performance c’est dans un premier temps qu’elle a 50 ans et dans un second temps, comme tout l’art de Yoko Ono, c’est une idée très simple. Mais si vous le vivez vous-même, c’est tout un monde en soi. Vous êtes sur scène et vous ne réalisez pas que le public, c’est vous. Et tout le public joue pour vous. Ils jouent, ils coupent des morceaux de vous, les membres du public interagissent entre eux. Vous êtes juste une plante. Une plante qui fait réagir les gens. Vous ne croiriez pas à quel point les gens se crient dessus, deviennent fous, comment ils se congratulent les uns les autres et la manière dont ils et elles me voient. Ils et elles viennent vers moi, me crient dessus, font de moi une déesse. Je suis juste une plante, comme une statue qu’ils ont le droit de toucher pour une journée.  Cette performance a 50 ans et elle est toujours pertinente. Vous êtes nue sur scène et ce n’est qu’à la fin que vous le réalisez. Elle et eux ont vu toute la transformation. Et pourtant ils réagissent toujours comme «oh, j’ai vu un sein!».

Etait-ce violent pour vous? C’était violent. Les gens m’ont coupé les cheveux. On m’a volé une chaussure. Personne ne m’a frappée. Il y avait juste un mec super bizarre, qui a coupé en étant derrière moi. Ça en dit énormément sur la personnalité des autres.