Avec près d’un million d’abonné.e.s à sa chaîne YouTube et des vidéos vues au total 260 millions de fois, l’Américain Davey Wavey, 32 ans, est l’un des youtubers gays les plus populaires au monde. Dans ses vidéos (il en publié plus de 800), il évoque tous les aspects de la vie gay, le sexe beaucoup, les hétéros souvent (voir par exemple Des hétéros réagissent à un porno gay), et il le fait en général torse nu – ce dernier point n’étant sans doute pas étranger à son succès.

Il se définit lui-même comme un «créateur de contenu» et commence maintenant à manager d’autres youtubers pour leur donner les clés de la réussite sur la plus grosse plateforme de partage vidéo du monde. Certain.e.s l’adorent, d’autres le détestent. Nous l’avons rencontré à Montréal cet été, lors de Fierté Montréal, où il était venu filmer un sujet sur les bears. Il nous a parlé de l’évolution de son travail, de body fascism et du succès de ses protégés, les jumeaux Rhodes.


Comment vont les bears de Montréal? Ils ne mordent pas, hélas! [rires] Ils sont vraiment gentils. Ce qui est vraiment attirant dans la communauté bear, c’est que les gens sont très détendus, chaleureux, accessibles. À Provincetown dans le Massachusetts, il y a une semaine Circuit Party et juste après il y a une semaine bear. Tous les commerçants détestent la semaine de la Circuit Party, parce que tout le monde est ivre, ou drogué, et personne ne mange. Lorsque la semaine bear arrive, les restaurants sont pleins et les gens sont adorables. Tout le monde à Provincetown adore la semaine bear. J’y suis allé il y a quelques années. Cela faisait partie d’un projet que je filmais. Et je suis tombé amoureux de la culture bear. Je ne fais pas partie de la communauté bear et je ne veux pas donner l’air de connaître toutes les réponses, donc il me paraissait intéressant de parler aux ours, de discuter de leur culture, de leur communauté, de ce qu’ils aiment en elles, et de ce que tous les autres peuvent en apprendre.

Comment le concept de Davey Wavey est-il né? Ça s’est fait assez naturellement. J’ai commencé à faire des vidéos il y a 8 ans, comme un journal intime en ligne. Je n’avais pas imaginé que des gens le regarderaient et ça n’était pas mon intention. C’était juste pour revoir ça dans 10 ou 20 ans et voir ce que je faisais à l’époque. Et il s’est avéré que les gens voulaient regarder! Au début, cela m’a gêné. Les gens commentaient sur les vidéos, donc j’ai désactivé les commentaires. Je ne voulais pas avoir l’avis des gens sur ma vie. Mais j’ai vite compris, en voyant que de plus en plus de gens s’abonnaient à ma chaîne, qu’il y avait là une opportunité de construire quelque chose de vraiment cool et, avec une audience aussi importante, c’était peut-être même une responsabilité. J’ai dû repenser ce que je voulais faire. Je me suis dit «ok, je ne vais peut-être pas juste faire des vidéos sur mon voisin qui se masturbe – la première de mes vidéos qui est devenue vraiment populaire». Donc, je me suis concentré sur d’autres choses. Concernant le nom, j’avais un petit blog, j’avais besoin d’une phrase d’accroche. Et mes parents me surnommaient Davey Wavey quand j’étais petit. Donc j’ai utilisé ce pseudo et les gens ont commencé à m’appeler Davey Wavey. C’est bien mieux que d’utiliser mon vrai nom, si jamais je veux faire autre chose un jour! Donc c’est resté…

Tu parles désormais moins de toi et un peu plus des autres dans tes vidéos. Quel message veux-tu faire passer? Je suis un homme gay blanc et cisgenre. C’est une histoire qui a déjà été racontée, dans les médias, à la télé, dans les films. Il y a beaucoup de personnes avec une expérience de vie différente et ils et elles ont traversé tout un tas de choses dont ils et elles ont émergé avec beaucoup de sagesse et d’enseignements. Ce qui m’intéresse, c’est de partager ce qu’ils et elles ont appris – quelle que soit la leçon – et c’est différent selon les gens. J’étais à une conférence YouTube il y a quelques semaines et il y avait une table ronde dédiée aux créateurs de contenu LGBT. Nous étions cinq intervenants et il y avait des centaines de personnes dans la salle et tout le monde fait des vidéos YouTube. Et quand on regardait dans la salle, on voyait que beaucoup n’étaient pas blancs ou cisgenre. Donc qu’y a-t-il chez moi qui mérite plus de vues que les autres? J’ai pensé que c’était une responsabilité pour moi d’aider d’autres voix à se faire entendre.

Tes vidéos les plus populaires parlent des hétéros. Une explication? Chez les gays, il y a presque du fétichisme avec les mecs hétéros. Une fascination aussi. C’est une culture tellement différente. Et j’adore les moments où le monde hétéro rencontre le monde gay et être là pour capturer ça. C’est comme mettre un poisson hors de l’eau. Nos mondes sont à la fois très similaires et très différents. Je peux donner par exemple du produit pour lavement à un mec hétéro. Il n’a aucune idée de ce que c’est. Et si je te le tends à toi, tu vas au moins le reconnaître. J’adore jouer avec ça.

Quelle est la vidéo dont tu es le plus fier? Je l’ai postée en juin. J’avais fait une randonnée de 800 kilomètres en vélo de San Francisco à Los Angeles et j’ai suivi un père qui a perdu son fils du sida en 2013. Je crois qu’il avait 27 ou 28 ans. Ce n’est pas quelque chose qu’on a l’habitude d’entendre aujourd’hui, que des gens meurent toujours du sida dans les pays très développés. Et c’est ce qui est arrivé à cette famille. Il vivait dans une zone rurale. Il avait tous les symptômes qu’on peut avoir mais n’a jamais été diagnostiqué. Lorsqu’il l’a été, c’était trop tard. Son père avait une histoire à raconter, un message à faire passer: se faire tester, avoir le bon traitement. Donc j’ai suivi le père qui levait des fonds pour la lutte contre le sida en vélo. Chaque nuit, nous avons campé sous des tentes. Chaque nuit, je l’ai filmé et je lui ai posé des questions. C’était très émouvant. Ce n’était pas des mecs hétéros qui parlent de lavement, mais c’était une histoire importante.

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Il y a aussi une partie fitness dans tes activités. Tu as toujours été là-dedans? Oui, j’ai toujours été passionné par ça, du moins en tant qu’adulte. J’aime partager les choses qui me passionnent avec mon public. Beaucoup de gens me posaient des questions sur mon entraînement, ce que je mange. Donc il m’a semblé naturel de créer cette partie fitness. C’est quelque chose que je fais toujours, parce que c’est toujours fun et que j’aime ça, mais je me concentre un peu moins sur le sujet, désormais.

Il y a beaucoup de critiques contre la dictature des corps au sein de la communauté. On imagine que c’est une critique que tu entends souvent. Comment réagis-tu? C’est une question intéressante. J’ai lu une étude sur le sujet. Elle montrait que pour ce qui était de se sentir bien dans son corps, les lesbiennes étaient en tête de la liste, suivies par les hommes hétéros, suivis par les femmes hétéros et enfin les hommes gays. Les gays ont du mal à accepter leur corps. Ça se retrouve dans le milieu gay, dans notre culture. Je reconnais avoir une part là-dedans. Quand un mec hétéro regarde une femme avec des gros seins, il va se dire «oh j’aime ces gros seins». Quand il va regarder dans le miroir, il ne va pas se dire «je veux ces gros seins sur moi». Donc cela n’entraîne pas cette sorte de conflit. Mais en tant qu’hommes gays, lorsqu’on regarde dans le miroir on devient hyper critiques, parce que nous pouvons aussi voir ce vers quoi nous sommes attirés. Et je pense que ça joue un rôle. Je sais que cette lutte n’est pas facile, et la dépasser est un processus qui prend du temps, pour beaucoup d’entre nous. Il n’y a pas de réponse facile. Une partie de ce que je veux faire avec ma ligne de sous-vêtements pour cet automne est de faire une campagne marketing avec des corps non-traditionnels. Donc des hommes trans’, des hommes avec des corps très différents, des hommes avec des tatouages ou des piercings, afin de mettre en valeur des types de corps qu’on ne voit pas habituellement et de les célébrer. Nos corps sont à célébrer. Ils sont beaux en eux-mêmes, même si ce n’est pas le type de corps que Calvin Klein utilisera sur ses affiches. Ce que j’essaie de faire, c’est davantage être une partie de la discussion et de la réponse qu’une partie du problème. Même quand je fais mes programmes fitness, j’essaie de montrer davantage «comment avoir un corps plus robuste» ou «avoir un mode de vie plus sain», plutôt que «avoir un ventre plat» ou des «super tablettes de chocolat».

Lorsque nous marchions dans la rue tout à l’heure, j’ai pu constater que tu étais souvent reconnu. Et en faisant des recherches pour l’interview, j’ai trouvé des articles sur ta vie amoureuse, sur ton petit ami… Tu es un people gay maintenant. Comment tu gères ça? [rires] Je ne sais pas. Je ne pense pas à ça. Les gens qui regardent mes vidéos, je les considère comme mon «public» ou mes «abonné.e.s», mais jamais mes «fans», parce que ce serait juste bizarre. Je suis quelqu’un de très basique. Je vais me coucher à 21h. Je ne suis vraiment pas si intéressant que ça. Quand je suis dans un espace gay, on me reconnaît parfois. Mais ça n’arrive pas assez souvent pour que ça devienne vraiment gênant. Je trouve ça très sympa quand ça m’arrive. Je ne suis pas Oprah. C’est cool de parfois pouvoir parler avec les gens qui me permettent de faire ce que je fais, car j’ai le meilleur job du monde. Et c’est encore mieux quand les gens ne m’arrêtent pas juste pour une photo, mais prennent le temps de me dire pourquoi ils regardent mes vidéos, ce qui les a marqués ou quelque chose qu’ils aimeraient voir. Ce genre d’interaction est plus sympa que juste un selfie. Les gens qui regardent vraiment mes vidéos sont les gens les plus gentils qu’on puisse rencontrer. Je sais que mes vidéos sont très polarisantes. Que je suis très polarisant. Mais mes vidéos ont un message bienveillant. Je fais très attention à ne diminuer personne ou à ne pas faire des commentaires méchants.

Comment vois-tu évoluer ton activité d’ici 5 ou 10 ans? J’ai toujours fait évoluer mon contenu. Ce que je fais maintenant est très différent de ce que je faisais il y a 5 ans. Je préfère produire et être derrière la caméra plutôt qu’être devant. Mon contenu va continuer à changer. Je ne sais pas dans quelle direction je vais aller. Mais si jamais un jour j’ai l’impression d’avoir dit tout ce que j’ai à dire, j’espère avoir l’honnêteté de le reconnaître et de terminer ce chapitre. Ou peut-être vais-je continuer à faire des vidéos pendant les 20 ou 30 prochaines années. J’espère juste continuer à être inspiré par ce que je fais.

Tu es également manager pour d’autres YouTubers, comme les jumeaux Rhodes Oui, j’ai le sentiment d’avoir compris comment fonctionne YouTube pour moi-même. Et il semble qu’on peut appliquer ce fonctionnement à d’autres personnes. Comme je fais ça depuis des années, je comprends la façon de se marqueter, le montage, l’écriture d’un script, comment contacter les marques, trouver sa voix. J’adore aider d’autres gens à trouver qui ils veulent être sur YouTube, ce qu’ils veulent dire. J’ai décidé que je pourrais travailler avec un petit groupe de personnes, si j’ai l’impression qu’ils ont du potentiel. Avec les jumeaux, j’ai tout de suite su qu’ils pourraient avoir beaucoup de succès. Ils sont venus à Los Angeles. Pendant un mois, nous avons fait la «YouTube school». Je leur ai appris tout ce que je savais. Et ils ont commencé à faire du contenu. Je les soutiens de toutes les façons possibles, je leur fais des retours, leur donne des conseils… Et ils ont fait leur vidéo de coming-out en janvier, qui a été vue 20 millions de fois.

Ils ont bien appris la leçon. Oui! Ce qui est intéressant c’est que chez les hétéros, la vidéo a été bien reçue, avec beaucoup de louanges et de soutien, et chez les gays, c’était plus mitigé. Certains ont pensé que c’était super, d’autres ont pensé qu’ils tiraient profit d’un moment très personnel et qu’ils essayaient juste de se faire connaître. Je me dis que s’ils sont devenus célèbres en inspirant 20 millions de personnes, ça me va. Il y a pire comme moyen de devenir célèbre. Et ils travaillent dur. Je suis content d’avoir pu travailler avec eux pour que ça devienne possible. Et maintenant ils vont être dans Scream Queens, la nouvelle série de Ryan Murphy (Glee, American Horror Story). Je suis fier d’eux.