Le documentaire est toujours un territoire passionnant à explorer dans ce qu’il dit de la diversité des points de vue sur le monde.

Misfits de Jannik Splidsboel (Danemark, Suède) dresse le portrait d’adolescent.e.s ou de jeunes adultes américain.e.s dans un contexte particulier: l’unique centre LGBT dédié aux jeunes de la ville de Tulsa, Oklahoma, 400.000 habitant.e.s et plus de 400 églises. On ne peut être que touché.e.s par le parcours personnel de Larissa, 17 ans, qui vit une belle histoire d’amour avec son amie, ou de D., 16 ans (photo ci-dessus), qui se définit comme pansexuel et s’extirpe d’une histoire familiale compliquée. Jolie série de portraits croisés, Misfits ne surprend néanmoins pas vraiment. Sans doute à cause d’une forme extrêmement classique, mais aussi parce qu’il passe un peu à côté de son sujet en ne s’intéressant pas assez à la spécificité religieuse de l’environnement choisi qui semble pourtant peser sur la vie de ces jeunes. Une impression de déjà-vu, d’être en terrain connu et sans surprise.

Point de vue et sujet beaucoup plus originaux avec le film du Français Cyril Leuthy, La Nuit s’achève (France, Algérie). Initié il y a près d’une dizaine d’années, ce documentaire sous forme de journal intime nous raconte un voyage en Algérie à la première personne: la voix off du réalisateur, enregistrée plus récemment donc pleine de recul, exprime une prise de distance. Le film ne raconte pas n’importe quel voyage puisque celui-ci est fortement motivé par l’amour (pour deux hommes): Cyril part avec son père qui souhaite revoir son village natal, Le Khouiff, ville minière dans laquelle il a passé une bonne partie de sa vie, mais il part également avec son petit ami qui vient de découvrir ses racines kabyles. Un peu le cul entre deux chaises, Cyril Leuthy parvient à tirer de cette expérience aux multiples enjeux un documentaire passionnant et intimiste qui brasse de nombreux sujets tels que les «événements d’Algérie» et leurs conséquences sur les liens entre Français et Algériens, les souvenirs, les regrets, les découvertes.

Le réalisateur-acteur-voix off nous immerge dans son voyage au cœur des attentes de chacun, des non-dits et des frustrations. Il montre un sens aigu du montage (son métier d’origine) et de la mise en valeur (en scène) de véritables personnages. Une réussite totale.

Cyril Leuthy et son père dans La Nuit s’achève
Cyril Leuthy et son père dans «La Nuit s’achève»

Deux questions à Cyril Leuthy, réalisateur de La Nuit s’achève:
Quand et comment cette aventure a-t-elle commencé? On a tourné la partie algérienne en 2006 et le film s’est fait un peu à l’envers. Les premières images viennent de mon film de fin d’études de la Femis en 2001. Après je suis allé voir des producteurs mais c’était compliqué car j’avais déjà tourné donc cela a été difficile de trouver les moyens de le finir. J’ai même lancé un crowdfunding pour la création de la musique. Je pense que le fait que la voix off ait été enregistrée beaucoup plus tard permet une sorte de recul et d’universalité.
Je voulais vraiment apporter de la narration, un côté fiction en m’interrogeant sur les personnages du film. Mais là où c’est vraiment documentaire, c’est qu’il y a plusieurs problèmes en même temps, ce n’est pas vraiment «pitchable».

Ce tournage a-t-il été pour vous une sorte de prétexte notamment pour parler avec votre père? Je pense que c’est ça, prendre une caméra c’est utiliser un outil pour parler et faire parler. Mon père est un taiseux, en 25 ans il ne m’avait jamais parlé de l’Algérie et là, avec une caméra, il n’arrêtait pas de me parler, de raconter. On ne se rend pas compte mais il y a toute une équipe, deux caméras en permanence, un ingénieur du son. Le but c’était vraiment d’apporter un côté «cinéma» dans un documentaire, ce qui m’intéresse c’est la frontière avec la fiction. Toutes les idées que j’ai fonctionnent autour de ça. Il me semble qu’il y a plein de mouvements de pure fiction: sur des raccords, des plans, la musique. Par exemple, les scènes avec Nicolas, mon ami de l’époque, pouvaient être refaites quand on était tous les deux car il n’était pas toujours à l’aise avec le tournage. Tous les Algériens rencontrés là-bas ont une distance incroyable, tout le monde parvenait à faire abstraction des caméras, de l’équipe. Et puis moi je suis plutôt timide et effacé, je suis monteur! Mais j’arrivais à me mettre en scène en me considérant comme un personnage. Ce n’est pas moi. Et je suis très fier que le film ait été récompensé pour son innovation au Festival de Nyon et je trouve ça très intelligent de la part d’un festival gay et lesbien de sélectionner mon film dont le sujet central n’est pas l’homosexualité.
Propos recueillis par Franck Finance-Madureira