Pour la première fois, le China Women’s Film Festival, qui se tient jusqu’au 27 septembre à Pékin, a choisi de mettre en avant une thématique autour des femmes LBT (lesbiennes, bies, trans’). Quatre films seront projetés dans ce cadre, dont trois pour la première fois en Chine: In The Turn d’Erica Tremblay, Of Girls And Horses de Monika Treut (que Yagg évoquait ici), Once Again d’Ana Opalić et Noah Dalija Pintarić et We Are Here de Jing Zhao et Shi Tou. D’autres films abordant le sujet sont également au programme dans d’autres sections. Cyrielle Nifle est coordinatrice internationale de Crossroads Centre, l’ONG chinoise qui organise le festival. Interview.

Le festival en est à sa troisième édition. Dans quel cadre est-il organisé? Les deux premiers festivals ont été organisés par l’ONG chinoise Crossroads Centre, la directrice du centre LGBT de Pékin, et une féministe chinoise. Le troisième festival n’est organisé que par Crossroads Centre (nous sommes trois). Le Crossroads Centre est une ONG locale qui a pour but de sensibiliser la population chinoise à des problématiques en lien avec les personnes marginalisées et discriminées. Nous utilisons majoritairement l’art et la culture pour discuter de questions plus ou moins sensibles. Nous travaillons beaucoup sur les questions liées aux femmes, aux personnes LGBT, aux minorités ethniques, à des questions plus générales en lien avec les droits humains, parmi d’autres. Le festival est notre plus important projet.

Quel est le public visé? Le public visé est très varié. Notre but est de toucher la population chinoise, les personnes qui n’ont aucune connaissance des thématiques que nous proposons, afin de les informer des inégalités hommes-femmes qui existent au sein de la société chinoise, et qui sont bien souvent minimisées, des violences et discriminations faites à l’encontre des femmes, des femmes queer, dont l’existence/la situation est méconnue. C’est tout d’abord en informant les gens que les mentalités peuvent petit à petit changer. Nous visons également des personnes qui sont déjà intéressées, impliquées, telles que des activistes, avocat.e.s, diplomates, universitaires, étudiant.e.s, le but étant de donner l’opportunité à ces personnes de se rencontrer et pourquoi pas travailler ensemble sur les même thématiques.

Les affiches [ci-dessus] jouent sur le mot «women», qui signifie «nous» en chinois, l’idée étant d’impliquer l’ensemble de la population, les jeunes, les moins jeunes, les hommes, les femmes etc. Et «Women» signifie également «femmes» en anglais.

Il s’agit d’un festival féministe, pourquoi avoir voulu y inclure une thématique queer? Cette thématique est-elle nouvelle ou existait-elle aussi lors de précédentes éditions? Nous savons à quel point il est difficile d’organiser le festival de films LGBT de Pékin par exemple, alors que nous n’avons jamais rencontré de difficultés à organiser le festival de films de femmes. Nous avons donc souhaité utiliser le festival de films de femmes pour inclure une thématique queer, cela étant plus facile. Nous avons déjà inclus des films LBT dans nos éditions précédentes, mais cette année est la première où nous incluons une thématique dédiée aux femmes queer, donc plus visible.

Le festival vise à discuter et débattre du rôle de la femme dans la société chinoise, des discriminations à leur encontre et d’autres sujets; cela concerne également les femmes queer, qui peuvent faire l’objet d’une double discrimination.

Avez-vous eu du mal à choisir les films que vous vouliez présenter sur le sujet? Quels ont été les critères de sélection? Nous n’avons pas eu de mal à trouver des films étrangers, mais plus de mal à trouver des films chinois. Nous avons recherché les films LBT qui étaient présentés dans les festivals internationaux. Le premier critère était de choisir des films réalisés par des femmes. Nous avons ensuite voulu présenter des documentaires et des fictions, diversifier les thématiques (histoires mettant en avant des lesbiennes, des bies et des trans’), et présenter des films avec une histoire «légère» et d’autres avec une histoire plus «lourde». Of Girls And Horses et Once Again ont donc été sélectionnés suivant ces critères. Il me semblait également intéressant de présenter un film croate (Once Again), le cinéma croate étant méconnu. J’ai sélectionné le film In The Turn lorsque je l’ai vu à la Shanghai Pride Film Festival. J’avais trouvé le film très percutant et très touchant.

Le seul film chinois de la section est We Are Here, il nous a été présenté par une féministe que nous connaissons. Il est très difficile de trouver des films réalisés par des réalisatrices chinoises – elles sont peu nombreuses, et d’autant plus traitant de questions LBT.

D’autres films LBT sont présentés dans les autres sections (un dans la section films suédois – l’ambassade suédoise nous a proposé plusieurs films, dont Kyss Mig d’Alexandra-Therese Keining), et deux autres dans la section dédiée à la réalisatrice japonaise Sachi Hamano, qui travaille beaucoup sur les questions de genre (Yoshiko & Yuriko et Lily Festival).

Comment le festival est-il financé? Le festival est entièrement financé par les ambassades et organisations étrangères: ambassades hollandaise, norvégienne, suédoise, allemande, polonaise, Délégation de l’Union Européenne en Chine, Centre culturel japonais, Movies That Matter (organisation hollandaise qui finance des festivals en lien avec les droits humains dans les pays en développement) et le ministère des Affaires étrangères autrichien. Nous ne recevons aucun financement chinois.

Un tel festival est-il facile à organiser dans la société chinoise? Le festival est assez facile à organiser, nous ne rencontrons aucune pression de la part des autorités chinoises, ce qui est assez étonnant – alors que le festival de films LGBT est caché et soumis à des pressions. Nous avons de nombreux soutiens parmi les ambassades et ONU Femmes, ce qui peut lui apporter une certaine sécurité. Nous faisons également attention à la façon dont nous promouvons l’événement en chinois et mettons en avant son caractère culturel plutôt que militant. Nous avons de nombreux contacts à Pékin et dans d’autres villes dans lesquelles nous organisons le festival. Ces contacts incluent des cafés, librairies, centres culturels qui sont à la recherche de films indépendants et d’opportunités de discussions avec des réalisatrices/féministes.

Le plus gros challenge est de trouver des films réalisés par des femmes chinoises, d’autant plus traitant des thématiques que nous proposons. Il est également difficile de trouver des salles qui acceptent de passer certains de nos films.

Nos films ne passent pas la censure, nous ne les soumettons pas aux autorités qui doivent normalement accepter ou non la diffusion de films. Cependant, de nombreuses salles ne souhaitent pas avoir de problèmes avec les autorités et refusent parfois de diffuser certains films. Nous projetons donc ces films dans nos locaux.

Vous co-organisez le festival de films LGBT de Pékin, les obstacles rencontrés sont-ils les mêmes? Il est beaucoup plus difficile d’organiser le festival de films LGBT. Nous avons été impliqués dans l’organisation de ce festival lors des dernières éditions. Cette année nous ne faisons plus partie de l’équipe organisatrice. Ce festival s’organise dans le secret, et il est impossible de le promouvoir publiquement. Nous le promouvons dans des groupes wechat (whatsapp chinois) ciblés, à travers des mailing lists et à travers le bouche à oreille notamment. Lorsque nous le promouvons dans des groupes wechat, il faut également faire attention à ne pas donner le nom du festival ni trop d’infos telles que les lieux ou horaires des événements, les gens pouvant à leur tour promouvoir le festival sur les réseaux sociaux, ce que nous ne pouvons pas contrôler.

Chaque année, il faut faire face à des annulations forcées de dernières minutes, à des pressions de la part des autorités, et il faut trouver des moyens de diffuser les films et organiser les discussions malgré tout.

Le festival de films de femmes ne rencontre pas ces problèmes. Il est possible de promouvoir l’événement publiquement sans prendre le risque de voir nos évènements annulés.

Quelle est la situation générale pour les personnes LGBT en Chine? La question LGBT en Chine est tabou. La société, les médias, le gouvernement n’en parlent pas ou très peu. Les personnes LGBT font rarement leur coming-out au sein de leur famille, par peur d’une réaction de rejet, parce qu’il y a une énorme pression familiale pour que l’enfant se marie (enfant souvent unique) et perpétue la lignée familiale. Pas de coming-out non plus au sein de l’entreprise – il est très facile de virer un employé du jour au lendemain, sans donner de réelle raison. Généralement, les amis proches des jeunes LGBT chinois sont au courant, mais cela dépend des personnes et des situations. La situation est également différente suivant que les personnes vivent dans les grandes villes comme Shanghai ou Pékin – où il est plus facile de rencontrer des personnes LGBT, de participer à des évènements LGBT – ou dans les petites villes et campagnes, où les personnes peuvent se sentir seules, et où vivre son homosexualité, sa bisexualité ou sa transidentité est plus difficile. Internet joue un rôle essentiel et permet à ces personnes de rencontrer d’autres personnes comme elles.

Selon moi, les personnes LGBT ne sont pas visibles. Dans la rue, dans les espaces publics, les personnes LGBT ne se montrent pas ou peu. Il m’est arrivé de voir des couples se tenir la main ou être assez proches; les gens ont alors un regard insistant et sont plutôt gênés. Certaines personnes se marient avec une autre personne LGBT pour mettre un terme à la pression familiale, et prétendent être en couple auprès de leur famille respective.

Je pense également que beaucoup de personnes ne savent juste pas ce que signifient l’homosexualité, la bisexualité ou la transidentité, et n’imaginerait pas qu’un membre de leur famille le soit. Puisqu’il y a très peu de discussions au sein de la société chinoise, il est difficile d’en prendre connaissance, de se rendre compte de ce que cela représente.

Être LGBT n’est pas condamné pénalement, il n’y a pas de lois à l’encontre des personnes LGBT – pas de risques d’emprisonnement ou autres. Cependant, il est très difficile d’organiser des événements LGBT qui rassemblent un groupe de personnes et les amènent à réfléchir à la question (festival de films, débats, discussions etc.), le gouvernement n’aimant pas ce type de rassemblements. Il est donc difficile pour les ONG de travailler sur les questions LGBT. Par contre, il est possible d’organiser des soirées LGBT. Il y a plusieurs bars/clubs LGBT à Pékin. J’organise une soirée lesbienne bi-mensuelle et n’ai jamais rencontré de difficultés. Il existe également une Pride à Shanghai: pas de manifestations dans la rue, cela étant interdit, mais de multiples événements (projections de films, tables rondes, conférences, soirées) organisés pendant une semaine.

Le site du China Women’s Film Festival.