Vous avez choisi de consacrer dans «Point de vue Histoire» un dossier  de 22 pages à l’homosexualité et à la bisexualité des princes et des souverains. Qu’est-ce qui vous a décidé à le faire?
D’abord parce qu’il n’y avait aucune raison de ne pas le faire ! Tout ce qui est humain est sujet d’Histoire, et en particulier les mœurs et l’intimité. L’étude des «mentalités» et des comportements sociaux est depuis longtemps à l’honneur dans la recherche universitaire. Cela étant, la question de l’homosexualité et de sa «visibilité» dans notre société a été récemment débattue à l’occasion de la réforme du mariage et des polémiques autour de la «théorie du genre». Il m’a semblé utile de jeter un regard historique sur ce sujet qui suscite d’aussi ardentes polémiques. Et peut-être d’y apporter quelques éléments de réflexion.

Double d'ouverture du dossier de «Point de vue Histoire consacrée à l'homosexualité»

Double d’ouverture du dossier de «Point de vue Histoire consacrée à l’homosexualité»

Pourquoi cette histoire est-elle restée peu étudiée par les historiens ?
Elle l’est, mais à travers des travaux encore assez peu connus du grand public. L’ «Histoire officielle», telle qu’elle était enseignée jadis à l’école, restait très discrète à cet égard. À peine laissait-on entendre – avec un sourire entendu – que Henri III et ses «mignons» étaient bien «efféminés». C’est pour cela que nous avons choisi le portrait de ce roi pour figurer sur notre une: c’est le seul personnage de l’Histoire de France qui «parle» à l’imaginaire collectif lorsque l’on pense à l’homosexualité. Alors que celle de Henri III est largement discuté par les historiens! Que les «mignons» étaient en réalité de redoutables spadassins, et que Henri III aimait sans doute au moins autant les femmes que les hommes!

En quoi les aventures de ces hommes font-elles partie de la grande Histoire et ont-elles pu influencer leurs règnes?
Je ne suis pas de ceux qui pensent – à la suite de Freud – que la sexualité constitue la base de l’individu et le formate entièrement. La «libido» – c’est-à-dire le désir de puissance – peut adopter bien d’autres formes, en particulier pour les hommes d’État qui ont en main des instruments bien plus efficaces pour imposer leur volonté ! Cela dit, il est évident que tel ou tel favori (comme telle ou telle favorite) peut avoir une influence occulte, mais décisive, sur les décisions de son royal amant. D’autre part, une homosexualité mal assumée – en raison de la pesanteur morale du temps – comme celle de Louis II de Bavière par exemple, a largement déterminé son destin et sa fin tragique. Ajoutons que la «comédie humaine» obligeait la plupart de ces princes à se marier et à assurer leur descendance. Au reste, la notion de mariage, jusqu’à une époque récente, recouvrait beaucoup plus une réalité sociale – pacte entre deux familles, intérêts financiers – que l’officialisation d’une relation d’amour.

L'article de Stéphane Bern sur Louis II de Bavière

L’article de Stéphane Bern sur Louis II de Bavière

Vous n’évoquez que les hommes et leur homosexualité ou leur bisexualité. Les femmes seraient-elles toutes hétérosexuelles?
Certes non ! Mais notre dossier devait se limiter à 22 pages ! Nous aurions pu évoquer la fameuse reine Christine de Suède, ou encore la «volcanique» Catherine Charlotte de Gramont, princesse de Monaco sous Louis XIV. Ce sera peut-être pour un prochain numéro. Toutefois, la notion d’homosexualité a longtemps été regardé sous l’angle essentiellement masculin. La «sodomie» condamnée par la Bible concerne les hommes. Il semble que les relations entre femmes, jugées plus «discrètes» aient toujours été considéré avec plus d’indulgence.

 

L'article consacré à Edouard II d'Angleterre.

L’article consacré à Edouard II d’Angleterre.

Le dossier est accompagné d’une riche iconographie. Peut-on dire que, même si elle était taboue, l’homosexualité des princes et des souverains a pu inspirer les peintres et les artistes ?
Bien entendu, les artistes ont pu faire passer beaucoup de choses qui ne pouvaient s’exprimer par les mots. Certains d’entre eux – Michel Ange ou Léonard de Vinci par exemple – sont d’ailleurs notoirement connus pour avoir aimé les hommes ! Au XIXe siècle, puritain par excellence – et donc éminemment hypocrite –, la peinture d’Histoire va laisser courir son imagination sur ce thème: de l’empereur Héliogabale parmi les roses à Edouard II d’Angleterre badinant avec son cher Gaveston ! Je vous laisse découvrir ces œuvres dans notre numéro de Point de Vue Histoire.