«C’est la salle où ils se sont mariés, non?» La scène se passe au tout début de la cérémonie de remise des récompenses du Tournoi International Montpellier Méditerrannée (TIMM) à l’Hôtel de Ville de Montpellier, fin août. En entrant dans cette salle à l’ambiance bleutée et aux murs parsemés de petits bouts de métal, les sportifs et les sportives se rendent compte qu’ils et elles ne sont pas en terrain tout à fait inconnu. C’est bien ici, en effet, qu’a eu lieu le tout premier mariage d’un couple de même sexe en France, le 29 mai 2013. Vincent et Bruno Boileau-Autin, les époux en question, sont présents ce soir-là et nous confient que c’est la première fois qu’ils remettent les pieds ici depuis leur mariage.

Il est difficile de mesurer l’impact du mariage de Vincent et Bruno sur la vie LGBT montpelliéraine. Mais force est de constater que cet événement a braqué les projecteurs du monde entier sur la huitième ville de France et que, depuis, on semble assister à un certain renouveau ou un essor du tissu associatif et commercial homo.

Gilles Bernard. Photo: Xavier HéraudIl faut dire que le côté gay-friendly de la ville semblait avoir pris un coup dans l’aile. «J’ai connu un autre Montpellier, il y a une trentaine d’années», se souvient Gilles Bernard (photo ci-contre), de Chemin des Cimes, l’association multi-sports locale, organisatrice du TIMM. «Les gays étaient plus visibles et identifiés, dans la rue, sur les terrasses. Jusqu’à il y a cinq ou six ans, la ville avait fini par devenir un désert.» En 2012, il ne restait en effet quasiment plus d’établissements gays. L’emblématique Café de la mer, place du Marché aux Fleurs, avait été vendu et il ne restait guère que le Heaven pour faire de la résistance. Deux ans plus tard, huit nouveaux établissements ont ouvert, dont trois bars.

Il n’y a pas nécessairement relation de cause à effet entre le mariage de Vincent et Bruno et le renouveau LGBT de la ville, cela dit. Thierry Figols a ouvert son bar, le Cubix, en février 2014. Ce retraité d’EDF affirme que c’est le manque d’établissements qui l’a poussé à se lancer. «Il n’y avait plus que le Heaven. Il manquait un autre lieu. Les gays ne sortaient plus», se souvient-il. «Je ne savais pas en revanche que deux autres bars [Le Coxx et le UP] allaient s’ouvrir ensuite. Ça fait un peu trop maintenant», regrette-t-il avant d’ajouter: «La clientèle est un peu toujours la même. À part pendant les vacances où ça bouge un peu. On ressent bien la crise.»

MARTINE, UN COLLECTIF QUEER ET FÉMINISTE
Pour les femmes, il n’y a pas d’établissement lesbien défini comme tel, mais quelques points de ralliement. Au UP, en particulier. Le Collectif MartinE, un groupe queer et féministe, qui organise des conférences, des soirées, des ateliers ou des performances, y donne souvent rendez-vous. «MartinE est née d’un constat: on ne se retrouvait pas dans ce qui existait déjà, explique Elsa, l’une des membres du collectif, qui compte une cinquantaine d’adhérent.e.s. Il y avait des bars de gars d’un côté et des soirées filles de l’autre. On a voulu faire en sorte que les gens se croisent.» Même si le collectif se veut « apolitique », Elsa insiste sur le côté militant des activités. « C’est très important et au coeur de nos débats », ajoute-t-elle. Pour Hélène ((photo ci-dessous), footballeuse – et co-créatrice de la future chorale – à Chemin des Cimes, le collectif a apporté quelque chose d’inédit à la ville: «C’est quelque chose qu’on peut voir à Paris, mais moins dans une ville de province». Elsa confirme que d’autres villes l’ont inspirée: «J’ai vécu à Paris, Barcelone et Montréal. Dans ces villes, il y a des scènes où ça bouge pas mal au niveau queer. Je me suis dit que ça serait bien d’avoir la même chose à Montpellier.»

Le renouveau de Montpellier, «on le sent de l’intérieur, note Elsa. Lorsqu’on a créé MartinE, il y a eu du répondant. Énormément de retours de gens qui déploraient qu’il ne se passe rien sur Montpellier.» Outre les événements de MartinE, «il y a des soirées filles à l’Addict et beaucoup se retrouvent souvent à la Panacée, le centre d’art contemporain ouvert récemment, mais de manière informelle», complète Hélène.

Hélène, de Chemin des Cimes.

À Chemin des Cimes, Hélène travaille entre autres à faire (re)venir les femmes. «Il y en a des moins en moins, on tourne autour de 20%. À nous de faire en sorte de leur faire connaître l’association.» Depuis le TIMM, qui a offert une belle compétition de foot féminin, il semble y avoir de plus en plus d’inscriptions, note-t-elle.

ASSOCIATIONS DYNAMIQUES
L’une des forces de la vie gay montpelliéraine, c’est son tissu associatif dynamique. C’est là qu’est né le Refuge voilà une dizaine d’années.  Chemin des Cimes, qui a réuni fin août 450 sportifs et sportives de France et parfois d’ailleurs pour un très beau tournoi, va ouvrir trois nouvelles activités, le yoga, le tennis de table et une chorale, en plus des activités de course, de volley, de badminton et de natation. Et encore… «Il y a une grosse progression démographique à Montpellier et les infrastructures sont insuffisantes. Nous pourrions avoir bien plus de monde», note Gilles Bernard. L’association veut également développer les relations avec l’Université de Montpellier, ville étudiante s’il en est.

Vincent Boileau-Autin

Et puis il y a la LGP, organisatrice d’une marche des fiertés dont le succès ne se dément pas. Depuis deux ans, cette dernière a désormais lieu le troisième samedi de juillet. Ce changement s’inscrit dans une volonté de développer la Lesbian & Gay Pride, portée par son président, Vincent Boileau-Autin (photo ci-contre), justement. Chef d’une entreprise qui développe des outils de gestion, il a apporté un professionnalisme indéniable à l’association. Il explique sa stratégie: «Plus les LGBT viendront nombreux à Montpellier, plus nous aurons de poids auprès des pouvoirs publics. Pour développer la LGP et ses activités, il faut plus de monde à la marche. Montpellier est une ville touristique. Pendant 19 ans, la marche s’est tenue le premier week-end de juin. Difficile de faire venir des touristes, notamment étrangers, pour un week-end début juin.»

C’est pour cette raison que la LGP n’a aucun complexe à travailler main dans la main avec les établissements commerciaux, bien au contraire. «Aujourd’hui, nous comptons 80 établissements gays ou gay-friendly partenaires. Il y en avait 12 quand je suis arrivé à la LGP.»  Le militant assume sans problème les liens entre associations et établissements. «Notre travail c’est aussi de soutenir les établissements. La LGP a d’ailleurs une personne dédiée aux relations avec les établissements.»

«Ce qui est remarquable, ajoute Gilles Bernard, c’est qu’il y a une bonne entente entre les établissements. Ils ne se font pas bêtement concurrence.» Thierry Figols, du Cubix, confirme: «Nous passons souvent les uns chez les autres».

Outre le changement de date, la LGP a également organisé une soirée de clôture à l’Arena, avec une jauge de 9 000 personnes. Cette année, 4500 personnes sont venues. «Nous nous sommes donné trois ans pour que cette soirée soit rentable, explique le président de la LGP. Nous avons eu l’accord de l’Arena deux mois avant et seulement 25 jours pour communiquer. Vu ces conditions, c’est un succès.»

Vincent Boileau-Autin ne compte pas en rester là. En octobre 2016, Montpellier accueillera une conférence avec tou.te.s les président.e.s de prides du monde, réuni.e.s dans dans l’organisation Interpride. Un événement dont il est très content. D’autant que, bizarrement, Montpellier est la seule ville française membre de l’association. «Et c’est la première fois que cette réunion aura lieu en France», tient-il à préciser.

UN ADJOINT OUVERTEMENT GAY
Jérémie Malek est adjoint à la lutte contre les discriminations de la ville, dirigée par le dissident socialiste Philippe Saurel, depuis 2014. Il est le premier conseiller municipal ouvertement gay, ce qui le surprend lui-même. Même si la ville soutient depuis des années les associations LGBT, «difficile de faire un plus gros coup d’éclat que le mariage de Vincent et Bruno», note-t-il assis en terrasse d’un restaurant, place Jean Jaurès, au cœur du quartier de l’Écusson. Par conséquent, la mission de la mairie est selon lui de «préserver les acquis et de soutenir les actions associatives». Dans le cadre d’une baisse générale des subventions, certaines associations LGBT, comme le Refuge, ont pourtant vu leur subvention baisser. «De 300 euros, pour le Refuge», tempère Jérémie Malek. L’adjoint est tout de même fier de mettre en avant le fait que la ville a été la première à signer la Charte de l’Autre Cercle.

jeremie malek

Jérémie Malek. Photo: Xavier Héraud

L’une des solutions pour dynamiser la vie LGBT de Montpellier serait d’étendre l’ouverture des bars la nuit, selon Thierry Figols, du Cubix. Les bars ferment en effet à 2h de fin juin à fin août et à 1h le reste de l’année. «Mon bar est un bar musical avec DJ. Les gens arrivent plutôt vers 23h30. Ça me laisse une heure pour faire mon chiffre.» Thierry Figols pointe également un autre problème: «Il n’y a pas de discothèque pour les gays. Ça n’incite pas les gens à sortir.»

La célèbre Villa Rouge n’est en effet plus gay. «La  dernière fois que j’y suis allé, c’était il y a quelques années, je me suis clashé avec un mec parce que je l’avais regardé et qu’il était hétéro, se souvient Gilles Bernard. Cela faisait déjà quelque temps que c’était en déclin, mais là je suis me dit que c’était bel et bien fini.» Restent des soirées ponctuelles. «Les Bear Drops ont eu du succès, mais la fermeture en janvier 2015 du Nabu – où elles se tenaient – y a mis un terme», regrette Gilles Bernard.

Hélène de Chemin des Cimes se veut optimiste pour la suite: «J’ai l’impression qu’il y a effectivement eu un âge d’or de la vie gay montpelliéraine, mais c’est en train de revenir.» Toutes et tous y travaillent d’arrache-pied.

Photos Gilles Bernard et Vincent Boileau-Autin: Xavier Héraud