Sous sa cornette, elle porte le voile arc-en-ciel des mères supérieures du Couvent de Paris. À l’occasion des 25 ans de l’ordre des Sœurs de la Perpétuelle indulgence en France (lire Les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence ont fêté leurs 25 ans place de la Sorbonne), Sœur Piccolatta nous a accordé une longue interview, pour mieux comprendre l’origine, le fonctionnement et les actions de ces actrices incontournables de la communauté. Elle nous parle également de la communauté LGBT telle que les Sœurs peuvent la découvrir lors de leurs pérégrinations. Un constat pas toujours reluisant, dénonce-t-elle.

Une impression pour commencer. Les Sœurs semblent aussi visibles que méconnues… Oui, les Sœurs, c’est avant tout une image. Il y a un texte qu’on avait prononcé il y a quelques années lors d’une bénédiction à la gay pride, qui disait: nous sommes des images avant tout. Les Sœurs, les cornettes, le maquillage blanc, les tenues plus ou moins colorées, bigarrées, chamarrées. Les actions des Sœurs, dans les grandes lignes, on les connaît aussi. Généralement les gens mettent en un la prévention et la lutte contre le VIH/Sida. C’est vrai, et en même temps, ce n’est pas toute l’action des Sœurs. Historiquement, les Sœurs ont été créées en 1979 à San Francisco, le VIH n’était pas encore découvert. Les premières actions des Sœurs là-bas sont contre le nucléaire, la récolte de fonds pour le cancer du sein et évidemment l’avancée des droits qu’on appelle LGBT maintenant.

En France, la date historique de création du premier couvent, le Couvent de Paris, est en 1990, en pleine hécatombe. Donc jusqu’en 97-98, 90% des actions des Sœurs vont concerner la lutte contre le VIH/sida. Aujourd’hui, c’est encore vrai, sous une autre forme. On a suivi aussi le mouvement de ce qui se passe aussi dans la prévention. On parle désormais de santé sexuelle. Aujourd’hui, quand on sort en Sœur, on a rarement quelqu’un qui vient nous voir frontalement et nous parle de prévention. C’est plutôt des discussions sur l’amour, la vie, le travail, et au fur à mesure de cette discussion ou confession – si on rentre dans l’intime, on appelle ça une confession, la prévention peut arriver… Les Sœurs ont une action d’écoute. On a coutume de dire que les cornettes sont de grandes oreilles. On peut tout dire à des Sœurs, elles sont capables de tout entendre. Après, elles n’acceptent pas tout, elles ne sont pas d’accord avec tout et c’est à partir de là que l’échange devient si ce n’est intéressant, au moins constructif.

Les Sœurs défendent malgré tout un point de vue commun. Comment faites-vous pour que tout le monde soit sur la même ligne? Le travail des Sœurs tourne autour de nos six vœux. Les trois premiers sont dans l’ordre suivant: il y a la promulgation de la joie, l’expiation de la honte et la prévention, information Vih/sida et IST. Arrivent ensuite dans le désordre le plus complet la paix et le dialogue entre les communautés, le vœu de charité et le droit et le devoir de mémoire. Les deux vœux que les Sœurs prononcent partout dans le monde c’est expier la culpabilité et promulguer la joie. Donc avant tout, quand les Sœurs arrivent quelque part, peu importe l’endroit sur un trottoir, dans une boîte, dans un lieu de drague ou que sais-je encore et qu’on voit quelques sourires, on se dit qu’il y a un peu de joie là-dedans. Pour le premier vœu c’est déjà bien. Les Sœurs n’ont pas vocation à remplir tous leurs vœux systématiquement pour chaque action. Il y a des actions qui sont plus orientées récoltes de fond – la charité –, d’autres qui vont être orientées droit et devoir de mémoire, d’autres comme les Solidays où on est dans la prévention. On a souvent demandé aux Sœurs pourquoi on ne les entendait pas sur un seul message fort, sur telle ou telle thématique. C’est une volonté des Sœurs. On peut tout entendre en interne, on n’est pas toutes d’accord et à partir de là nous pensons que nos vœux suffisent à définir le message que nous véhiculons.

Comment les Sœurs ont-elles évolué depuis 25 ans? Il y a notamment deux couvents à Paris, celui de Paris et celui de Paname. Comment cela fonctionne-t-il? Cela fonctionne bien! C’est le monde associatif, tout est merveilleux [rires]. La création de l’ordre en 1990 se fait plus ou moins par hasard. Les Sœurs américaines ont décidé de faire une tournée européenne. Et il s’avère qu’une des personnes – Jean-Yves Le Talec – qui connaissait les Sœurs en France travaillait à Gai Pied à l’époque, et allait devenir Rita du Calvaire de Marie-Madeleine car-elle-aussi-a-beaucoup-souffert, Sœur Rita. Elles avaient coutume quand elles arrivaient dans une capitale européenne de prendre le magazine gay identifié et de téléphoner à la rédaction pour savoir ce qu’on peut faire, qui on doit voir et où doit-on aller. Il paraît qu’à Gai Pied, on ne parlait pas beaucoup anglais. Il y en avait un qui parlait couramment anglais et qui avait déjà rencontré les Sœurs à San Francisco lors d’une conférence contre le sida. Donc elles arrivent, ils se rencontrent. L’histoire naît comme ça. Rita s’est dit que ça serait intéressant d’en parler à quelques amis à lui et donc sur les marches de la chapelle de la Sorbonne, le 11 septembre 1990, érection du couvent de Paris en présence des grandes sœurs américaines.

Jusqu’au milieu des années 90 d’autres couvents vont se créer au fil des rencontres, des intérêts des unes et des autres. La France va compter jusqu’à neuf couvents – actuellement on doit être à sept. Il y a Paris, Paname, le Couvent du Nord, le Couvent des 69 Gaules, aux alentours de Lyon, le Couvent des Chênaies au Sud-Est, le Couvent d’Oc et un autre que j’oublie. Pendant toute cette période les activités de ces couvents vont être plus ou moins importantes, toujours autour des Vœux. En 1996, à Paris, dans le merveilleux monde associatif que tout le monde connaît, il y a effectivement un schisme. Une partie des Sœurs du Couvent de Paris vont créer le Couvent de Paname. Les raisons sont multiples. Aujourd’hui, on peut dire que c’était à la fois un désaccord sur la manière de mener les actions, une incompréhension de la part de celles qui avaient fondé les Sœurs en France, qui avaient donné énormément, et qui attendaient forcément beaucoup en retour – sans l’avoir forcément, mais aussi les Sœurs en 1995 et 1996 connaissent pour la première fois des décès à l’intérieur du couvent. Coup sur coup, il va y avoir Xtasy Marie-Colette, une Sœur américaine venue s’installer à Paris et le garde-cuisses Sperminator – certains connaissent peut-être une image où on le voit avec une couronne d’épines lors d’une gay pride. Tout ça conjugué va faire qu’à un moment donné le dialogue n’est plus possible. Il y a donc un schisme. Sur le moment, c’est un choc pour le Couvent de Paris. Pendant un moment il va y avoir de longues tractations. Il ne s’agit pas de se faire la guerre. C’est de la tambouille interne et la tambouille interne ça n’intéresse que les folles radicales hystériques qui y participent et pas du tout les personnes pour qui les Sœurs se doivent d’être là.

À partir de 1997-98, le Couvent de Paris va décliner avec une ou deux activités par an. Et le Couvent de Paname va être dans une dynamique de renouveau. Et à partir de 2005, il y a des désaccords au sein du Couvent de Paname. Il y a deux solutions: ou un troisième couvent est créé – ce qui a été envisagé un temps, ou on demande au Couvent de Paris de nous accueillir et de militer comme on a envie de militer. C’est ce qui va se faire. Depuis 2006, les deux couvents étant actifs ont eu des actions communes. En ce moment où nous fêtons nos 25 ans, c’est plutôt une bonne nouvelle de voir que tout le monde se parle et a pu dépasser ce qui a pu être des points de divergence. Les Sœurs n’ont pas l’exclusivité de ce genre de choses, on sait comment ça se passe dans le milieu associatif. Ajoutez là dessus qu’on a quand même à faire, comme on le dit souvent, à des malades des nerfs, ça peut prendre des proportions assez importantes. À Berlin, ils schisment à peu près tous les ans! Il y a à peu près une Sœur, un Couvent. Il doit y en avoir 7 ou 8.

Pendant toute cette période-là, les séjours de ressourcement ont été maintenus. Ils ont été créés en 1993 et leur spécificité étaient que ça réunissait tous les couvents. Il y avait un couvent qui était chargé d’organiser le séjour. Il y en avait un ou deux par an. Jusqu’en 2005-2006, les séjours ont été faits avec l’ensemble des couvents. Il y a eu ensuite une pause notamment avec le Couvent de Paris, qui propose depuis ce moment-là un format un peu plus court, avec des associations avec lesquelles nous avions de bons contacts, comme les Jeunes séropotes. On s’était rendu compte que le séjour qui était sur une semaine, qui demandait à peu près 12 jours de présence continue et 24 heures sur 24 de Sœurs devenait de plus en plus difficile à mettre en place. Donc on propose des séjours de plutôt 4 jours. Nous en avons fait deux ou trois. Nous appelons ça des séjours de jouvence.

Mary-Nyctalope, Maria C-Ullass, Piccolatta

Soeurs Mary-Nyctalope et Maria C-Ullass, du Couvent de Paname (avec le voile noir distinctif du couvent) et Piccolatta

Votre premier contact avec les Sœurs? Cela devait être aux Solidays. Je ne me souviens plus de l’année. La démonstration de mise de capote m’avait interpellé et beaucoup amusé. Et derrière le manège, c’était Sœur Innocenta. Le deuxième contact, c’était lors des Aquafolies. J’étais avec un ami dans l’équipe du Centre Gay et Lesbien. Les Sœurs animaient. Innocenta est venue nous voir, celle qui allait devenir Ranya et moi et nous a dit «bon, les filles, il serait peut-être temps de vous décider à nous rejoindre!». Accessoirement, nous devions avoir des poissons dans la tête, une robe de chambre et compagnie. Comparés à d’autres qui étaient peut-être moins exubérants ou excentriques, elles ont dû se dire «celles-là, elles sont bien barrées, ça pourrait le faire». Nous avons donc écrit une lettre de postulante – c’est comme ça qu’on fait – en expliquant pourquoi les Sœurs, pourquoi maintenant. Nous avons été reçues en Chapitre, en civil. C’est la procédure là aussi. La postulante se voit poser différentes questions, qui ont plus ou moins du sens et qui sont surtout capillotractées! Il s’agit de sentir s’il se passe quelque chose avec le groupe qui est là. À partir de là, il est décidé si on est accepté ou non. Parce que certains arrivent en disant «je veux rejoindre les Sœurs parce que ça me permettra de sortir, de rentrer gratuitement dans les boîtes et de boire à l’œil». Ça peut être une motivation… ça paraît un peu léger. D’autant qu’on paye une partie de nos consos! [rires] Le but n’est pas devenir reine de la nuit. Ensuite la postulante est reçue à nouveau, si c’est oui, une marraine lui est attribuée, qui l’accompagnera pendant son parcours. La postulante devient donc officiellement Postulante, un certain temps, le temps de découvrir les Sœurs, les novices, et apprendre les vœux. Et puis un beau jour la marraine propose à ses sœurs de faire passer la Postulante au stade supérieur et de lui mettre un voile. Avec le voile, on devient Novice. La Novice peut parler avec les ouailles, recevoir des confessions. Et puis un beau jour, la Novice peut devenir Sœur. Elle reçoit ses cornettes lors d’une cérémonie. Elle confirme ses vœux et prête allégeance à l’Ordre. La Sœur peut engager la parole du couvent. À ce moment-là, elle n’est plus censée dire d’âneries ou pas trop. Et surtout elle peut accompagner de petites nouvelles vers la perpétuelle indulgence.

Lors des marches des fiertés ou de l’Existrans, les médias ont tendance à se concentrer sur vous. Certain.e.s le vivent parfois mal. Comment gérez-vous ça? Pour ce qui est de l’Existrans, il y a plusieurs fois où nous sommes arrivées en retard. Pas pour faire nos grandes dames, mais on se dit toujours qu’on a une heure pour se maquiller alors qu’en fait il nous en faut plutôt deux. On le sait, mais on ne change pas les horaires de rendez-vous. Alors, on arrive et effectivement les journalistes voient arriver des cornettes, du maquillage, ce qui doit correspondre à la grille de lecture de certain.e.s journalistes dans certains milieux journalistiques, et nous sautent dessus en nous demandant ce que c’est, pourquoi on est là, etc. La réponse des Sœurs est toujours la même. À partir du moment où ce n’est pas nous qui organisons, nous renvoyons systématiquement vers les organisateurs et organisatrices. Après, quand ils insistent on reprend les communiqués et les revendications en indiquant qu’en tant que Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, nous sommes les sœurs des gays, des lesbiennes, des bi.e.s et des trans’, et qu’à ce titre-là on soutient toutes les revendications et si vous voulez plus d’information n’hésitez pas à voir les personnes qui organisent cette marche. Il n’y a aucune volonté de la part des Sœurs d’accaparer quoi que ce soit, dans la mesure où on a notre message de Sœurs, qui nous occupe déjà pas mal de temps et on n’est certainement pas spécialistes de toutes les questions qui peuvent tourner dans la communauté.

Soeur PiccolattaL’épidémie n’est plus la même que lors de votre création. Comment vous êtes-vous adaptées? Pendant le bingo au Mange-Disque, une personne est venue m’interpeler à propos de la bénédiction au Bataclan sur scène. Le discours n’avait pas été écrit. C’est de ma faute, j’écris rarement mes discours. En même temps, on a le draft, ce sont les six vœux, on ne va pas réinventer l’eau chaude à chaque fois. Et à la fin du discours, j’ai dit «Les Sœurs vous aiment, aimez-vous». La personne me lance «j’attendais une suite et j’ai déjà fait attention que lorsque tu prends la parole, ce n’est pas la phrase que tu utilises». Je lui ai répondu que d’une, je n’avais pas préparé un texte et de deux inconsciemment ou consciemment, les Sœurs rencontrent aujourd’hui des gens qui font le choix de ne pas se protéger ou de se protéger de diverses façons et que j’ai préféré ne rien dire. “Aimez-vous” avec tout ce que cela peut impliquer. Aujourd’hui, les Sœurs n’ont pas 150 ou 200 capotes dans leur sac à main mais donner une capote, en disant «bonjour mes chéris, vous allez baiser, hop, voilà une capote», est moins aujourd’hui pour les Sœurs le moyen d’engager une conversation. On l’a toujours perçu comme étant plutôt le moyen de se débarrasser de quelque chose qu’on avait pas envie d’approfondir. On donne moins de capotes aujourd’hui, mais on a sans doute plus d’échanges qui vont au delà de la simple question de la prévention. Les Sœurs ne sont pas là pour juger. Les Sœurs sont passées de «dès que vous êtes là on se protège» à «vous ne vous rappelez même pas qu’aujourd’hui il faut se protéger». Alors oui, il faut toujours se protéger. Mais qu’est ce que ça veut dire se protéger et aujourd’hui, c’est quoi avoir le choix de sa prévention. Et dans un discours à haute voix, global, qui inclut les vœux des sœurs, soit on ne développe que ce vœu-là, soit on reste général, derrière un «aimez-vous, respectez-vous». Et dans un «respecte-toi, respecte l’autre», il y a tout ce qu’on peut dérouler comme fil. Cela inclut la prévention.

Vos rencontres, vos confessions, vos séjours de ressourcement, que vous disent-ils sur l’état de la communauté aujourd’hui? Nous ne généralisons pas, mais notre expérience nous montre que selon les moments on a l’impression qu’il y a des prises de positions très clivées «c’est bien, c’est mal». On n’en est pas à «je regarde, je m’interroge, à quoi ça renvoie…» Les Sœurs ont l’habitude de voir des choses de façon un peu moins blanche ou un peu moins noire. Donc en gris. Le plus difficile c’est d’accepter les situations grises et de chercher à l’intérieur de ces situations ce qui pose problème et ce sur quoi il faudrait travailler ou axer un discours. Dans les bars du Marais, on sait que c’est assez blanc et avec des gens qui ont plutôt les moyens, et faut pas que ça soit trop folle, d’où le fait qu’on nous tourne assez souvent le dos, «oh non pourvu qu’elle ne vienne pas me parler, je ne veux pas me faire afficher». Ça on l’a tout le temps. C’est la fameuse «vous donnez une mauvaise image de l’homosexualité». En général, on leur répond «commencez par Réflexions sur la question gay». Il n’y a pas encore la vidéo pour Réflexions sur la question gay, mais il faudrait y penser parce qu’a priori, 300 pages, ça en rebute plus d’un! [rires] Il y une augmentation des discriminations à l’intérieur de nos communautés: trop gros, trop folle, pas assez ceci, pas assez cela. Ce n’est pas nouveau. Mais peut-être que la réflexion s’est arrêtée il y a quelques années. Après, ce qui nous hérisse les cornettes encore plus, c’est la remontée en flèche du sérotriage: le fameux clean/pas clean. Je passe Grindr, parce qu’on n’a pas encore de Sœur qui s’est dévouée pour y être! Et j’ai oublié la droitisation d’une bonne partie de la population… Exemple: les arabes sont des voleurs, ils ne devraient pas être acceptés dans le milieu parce que dès qu’un arabe entre dans un bar, c’est pour faire les poches des clients. Et paradoxalement, on assiste à beaucoup de réactions à ces attitudes. Au milieu de ça, les Sœurs essaient d’encourager à la discussion, mais n’y arrivent pas toujours. On est toujours dans un esprit de dialogue, plus que de condamnation et d’anathème. Il y a aussi une tendance de fond à faire de la discrimination et à se rattacher à une espère de modèle idéal qui nous fait profondément chier chez les Sœurs, qui serait celui du couple, fidèle, plutôt marié, avec des enfants. Je ne parle pas du chien et du Scenic, mais c’est inclus dans le projet. Et ça c’est quelque chose qu’on respecte totalement, mais que cela devienne une norme dans notre communauté, c’est d’une tristesse et d’une affliction profondes.

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