«Chaque fois que vous parlez de Kim Davis, elle gagne un peu plus d’argent.» Nous avions suivi jusqu’ici ce conseil du militant gay américain Cleve Jones, qui fut un proche d’Harvey Milk. Mais il est désormais impossible d’ignorer que cette fonctionnaire du comté de Rowan dans le Kentucky est devenu en quelques semaines la nouvelle icône homophobe américaine.

Le 26 juin dernier, la Cour suprême des États-Unis a ouvert le mariage aux couples de même sexe dans tout le pays. Dans tous les États, les fonctionnaires doivent désormais délivrer des certificats de mariage aux couples gays et aux couples lesbiens. Kim Davis, 49 ans, greffière dans l’État du Kentucky, un État de l’Ouest américain, fait alors savoir qu’elle refusera de le faire. Elle n’est pas la seule, mais c’est elle qui va être la plus médiatisée.

Début août, David Moore et David Ermold, ensemble depuis 17 ans, se rendent au bureau des greffiers pour faire enregistrer leur mariage. On les fait attendre, puis ils sont reçus par une assistante de Kim Davis et enfin par Davis elle-même, qui refuse de faire ce pour quoi elle est en principe payée. Le tout est filmé.

«L’AUTORITÉ DE DIEU»
Conseillée par le Liberty Counsel, un groupe d’avocats qui disent défendre «la liberté religieuse chrétienne, la sainteté de la vie humaine, et la famille traditionnelle», elle fait appel à la Cour suprême pour justifier sa décision et demande à ce qu’on respecte sa «liberté religieuse», l’une des lunes du moment de la droite américaine. La Cour suprême la renvoie dans les cordes. Davis doit appliquer la loi, point barre. Dans le cas où elle persisterait, elle pourra avoir à payer une amende ou être envoyée en prison. Alors, David Moore et David ermold retournent au bureau du comté de Rowan, entourés d’une nuées de caméras (voir ci-dessous). Kim Davis, droite comme un i, réitère son refus. «Nous ne délivrons pas de certificats de mariage aujourd’hui», lance-t-elle. «Au nom de quelle autorité?», lui rétorque quelqu’un. «L’autorité de Dieu», défie-t-elle.

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Kim Davis devient alors un sujet de débat national. Plusieurs candidats à l’investiture républicaine, dont Mike Huckabee, Rick Santorum ou Ted Cruz prennent position publiquement en sa faveur. Donald Trump, lui, semble plus gêné aux entournures.

Effet boomerang, certain.e.s commencent alors à s’intéresser à la vie privée de cette soi-disant soldate de Dieu. Lors d’une interview télé, le journaliste et militant Dan Savage, à l’origine de la campagne It Gets Better, dénonce l’«hypocrisie» de Davis. La greffière, dont la ferveur religieuse ne date que de quatre petites années, en est en effet à son quatrième mariage. De plus, il semblerait qu’elle ait été enceinte de son troisième mari alors qu’elle était toujours mariée au premier! Comme défenseure de la «sainteté du mariage», on fait mieux. «Dans les écritures, Jesus Christ lui-même condamne le divorce, appelle ça de l’adultère et l’interdit. Jesus Christ lui-même ne dit pas le moindre mot sur le mariage des couples de même sexe», argumente Savage, en soulignant que par son combat anti-gay, Davis s’assure de lucratifs contrats avec une maison d’édition ou pour des conférences.

Sur les réseaux sociaux, la mobilisation s’organise, avec notamment le hashtag #doyourjob («fais ton boulot»). Un «boulot» pour lequel elle a été élue et qui lui rapporte 80 mille dollars par an (environ 70 000 euros).  Circulent également des images d’elle où on la voit avec ses longs cheveux lui tombant dans le dos avec ce message: «Quand vous êtes tellement anti-gay que vous ne trouvez pas de coiffeur», ou sur une autre image: «Tu veux parler d’abomination? Un t-shirt à manches longues sous une robe d’été, c’est une abomination».

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ELLE SE PREND POUR ROSA PARKS
Rien de cela ne semble atteindre Kim Davis. Elle persiste et signe. Elle est alors convoquée chez le juge, qui la condamne à rester en prison tant qu’elle ne respectera pas la décision de la Cour suprême. La prison ne lui change pas les idées, puisqu’elle se prend désormais pour la nouvelle Rosa Parks. Son avocat, tout en finesse, déclare que la forcer à faire son travail reviendrait à lui demander «un certificat pour sodomiser les enfants».

Pendant son incarcération, le bureau du Comté de Rowan commence à délivrer des certificats de mariage. Cinq des six adjoint.e.s se sont déclaré.e.s prêt.e.s à le faire.

Sur Instagram, Lea DeLaria, de la série Orange Is the New Black, blague un peu: Big Boo sera-t-elle le cinquième mari de Davis?

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Une photo publiée par Lea DeLaria (@realleadelaria) le

 

Après quelques jours en cellule, Kim Davis a été libérée hier, mardi 8 septembre, à la condition qu’elle n’empêche pas ses adjoint.e.s de délivrer les certificats. Dans un rassemblement pour l’accueillir à sa sortie de prison, Huckabee, ancien gouverneur de l’Arkansas, se déclare prêt à aller en prison à la place de Davis, avant d’accueillir cette dernière au son de Eye of the Tiger de Survivor (qui n’est pas très content qu’on ait utilisé sa chanson dans ce cadre). Davis, l’air un brin illuminée, remercie alors Dieu et celles et ceux qui sont venu.e.s la soutenir. À la question de savoir si elle n’empêcherait pas la délivrance de nouveaux certificats de mariage, son avocat répond ensuite que Davis «ne violerait pas sa conscience». «Elle ne peut pas associer son nom à quelque chose qui entre en conflit avec la définition de Dieu du mariage». Une référence au fait que le nom de Davis doit en principe figurer sur les certificats délivrés par le comté de Rowan. Suite, donc, au prochain épisode.

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Voilà comme Kim Davis est devenue la nouvelle icône anti-gay de l’Amérique. Nul doute que la greffière du comté de Rowan va vouloir faire durer son quart d’heure de célébrité. Pourtant, comme certain.e.s ont pu le rappeler sur les réseaux sociaux, Kim Davis n’est pas la nouvelle Rosa Parks. Elle se rapproche plutôt du conducteur du bus qui a demandé à Rosa Parks de lui céder sa place à un passager blanc à l’avant du bus. Il s’appelait James F. Blake.  Une référence dont même Kim Davis aurait aujourd’hui honte.