À la veille de l’ouverture du ELLA Festival, je rencontre enfin en personne la créatrice du festival Kristin Hansen… dans un salon de coiffure du centre de Palma. Emploi du temps chargé oblige, je me vois donc la déranger pendant un moment supposé de détente. Échappée des mains expertes de la coiffeuse pendant quelques minutes, elle me fait part de son sentiment à J-1 du début du festival: «Évidemment je ressens tout un tas d’émotions: d’un côté j’ai hâte que ça commence, d’autre part je suis un peu inquiète. J’ai tendance à être un peu perfectionniste», confie-t-elle. Dehors le tonnerre retentit soudain. «Ah oui, et je redoute le temps, aussi!» Le temps lourd et légèrement couvert de cette journée a laissé la place à une averse orageuse. Mais la météo, quelle qu’elle soit, ne devrait pas gâcher cette nouvelle édition: «Je suis avant tout heureuse, je crois que ce sera un grand événement».

TROIS ANS D’ELLA ET DÉJÀ DE GRANDES ÉVOLUTIONS
Originaire de Munich, Kristin Hansen est arrivée il y a 11 ans à Palma de Majorque: «Je suis venue ici pour travailler dans l’événementiel dans des hôtels de luxe. Après deux ans, je me suis rendue compte que ce n’était plus ce que j’avais envie de faire. J’avais envie de faire quelque chose d’épanouissant, qui me tienne à cœur. J’ai donc quitté mon travail et j’ai fondé ma propre entreprise, Hansen&Partner. Nous avons travaillé pendant huit ans dans le secteur LGBT, et depuis ces trois dernières années, nous nous concentrons sur le marché lesbien. C’est ainsi qu’est né ELLA. Notre première année, ELLA était davantage tourné vers le milieu de la nuit, mais chaque année, il y a une évolution. L’année dernière déjà, nous avions un programme de jour et de nuit, avec des activités, du sport, de la culture, des dîners… Et cette année, c’est encore plus complet.»

TEMPS FORT DE CETTE ÉDITION: LES ELLA TALKS
La grande nouveauté de cette programmation est sans nulle doute les ELLA Talks, une journée entière d’interventions et de discussions à laquelle ont été invitées dix personnalités du monde de l’entreprise, de la politique, du journalisme, des nouvelles technologies, dont l’ancienne Première ministre islandaise Jóhanna Sigurðardóttir, et sa compagne l’auteure Jónína Leósdóttir, ou encore la vice-présidente d’IBM Claudia Brind Woody. «Toutes ont accepté avec enthousiasme de partager leur expérience sur les questions de diversité, indique Kristin Hansen. Nous avons un grand réseau, ce qui nous permettra à nouveau l’an prochain d’inviter des personnes très intéressantes.»

«Et qui sait, dans quelques années, nous aurons peut-être Hillary Clinton? Et pourquoi pas? Tout est possible si on persévère et qu’on possède une idée précise!»

Les ELLA Talks sont aussi un moyen de promouvoir la visibilité: «C’est un des buts que l’on avait en créant cet événement, montrer que ces femmes sont fières, que ce n’est pas un problème d’être ouvertement lesbienne. On voulait aussi changer l’image des lesbiennes, en donner une image plus positive et plus intéressante. Notre orientation sexuelle, cela fait partie de nous. Mon homosexualité a eu une influence sur ma vie personnelle, professionnelle, positivement et négativement. Donc, oui, c’est important d’en parler, d’être visible, même si dans l’idéal, ça ne devrait pas avoir d’importance… Peut-être un jour?» Kristin Hansen a rencontré aussi l’homophobie dans son parcours personnel et professionnel justement. «Je n’ai pas toujours été out au travail, se souvient-elle, je ne voulais pas en faire un sujet, et puis je ne savais pas si je serais lesbienne toute ma vie. “Peut-être que ce n’est qu’une phase, ou peut-être que je suis bisexuelle?” Bien sûr, certaines personnes sont bisexuelles, mais pour d’autres c’est une façon de faciliter les choses pour accepter l’homosexualité. Mais aujourd’hui, les choses sont plus faciles dans le milieu du travail. En Espagne, on peut se marier, adopter des enfants, c’est bien plus en avance qu’en Allemagne.»

À LA CONQUÊTE DU MARCHÉ LESBIEN
Avec le ELLA Festival, Kristin Hansen ne cache son ambition de faire de Palma la première destination lesbian-friendly au monde: «Pour les hommes, il y a Mykonos, les îles Canaries… Il y a tant d’endroits pour les hommes gays. Et il n’y a rien pour nous.» Comment analyse-t-elle ce décalage? «Pour les hommes, je crois que le marché était déjà exploité il y a 30 ans et je crois que c’est désormais le moment pour le marché lesbien, qu’il est temps de créer des produits pour nous. On est un peu en retard sur tout. On vit dans un monde hétérosexuel, dominé par les hommes, et malheureusement, nous arrivons toujours après. Et puis il y a aussi le fait que nous sommes très différent.e.s, les hommes gays et les femmes lesbiennes. Nous sommes plus discrètes, nous n’avons pas la même sexualité, nous ne faisons pas autant la fête, nous sommes plus dans une dynamique de couple ou de famille. Je pense que c’est important de créer une offre touristique dans le monde pour les femmes lesbiennes.» La fondatrice du festival défend en outre son événement contre les accusations de «ghetto» et cite le discours qu’elle donnera lors de l’ouverture du festival:

«Créer des produits et des services spécifiquement pour les lesbiennes ne signifie pas se distinguer des autres, ou créer des divisions, comme certain.e.s pourraient le penser. Il s’agit d’un pas positif vers la normalisation, l’empowerment et la visibilisation des femmes lesbiennes dans la société.»

«Il s’agit en fait de montrer nos progrès concernant l’égalité et les droits LGBT dans différents pays. Il n’y a qu’à voir l’Espagne qui célèbre aujourd’hui les dix du mariage pour tous, c’est un indicateur que les femmes lesbiennes deviennent de plus en plus visibles dans la société.» Et Kristin Hansen ne manque pas de ressources ni d’idées pour développer encore le festival sur de nouvelles thématiques, toujours dans cette volonté d’accroître la visibilité des lesbiennes: «Je pense déjà à l’année prochaine», assure-t-elle dans un sourire.