Née à Maui, Hawaii, il y a 44 ans, Candis Cayne a commencé à se faire connaître au milieu des années 90 dans le milieu underground new-yorkais, aux côtés de drag-queens comme RuPaul, Lady Bunny ou Girlina. Danseuse d’abord, elle s’est ensuite lancée dans la comédie. Son rôle dans la série Dirty Sexy Money fera les gros titres: Candis Cayne est devenue la première actrice trans’ à incarner une femme trans dans une série ou un film d’envergure. En ce moment, on peut la voir aux côtés de Caitlyn Jenner, dans l’émission de télé-réalité I am Cait. Elle et d’autres femmes trans’ aident Caitlyn à comprendre la vie de celles qui n’ont pas eu le même parcours qu’elle.

Comment s’est passée cette semaine en tant que présidente d’honneur de Fierté Montréal? Cela a été merveilleux.  Les Montréalais.e.s m’ont vraiment accueillie. Je me sens comme à la maison. J’ai fait plusieurs interviews et les gens viennent me voir dans la rue pour me dire que je suis une bonne porte-parole des trans’ et que j’en parle très bien. Faire tout ça et faire partie de la fête ici a été vraiment sympa. Quand on vous demande d’être présidente d’une pride ici, c’est pour une période plus longue, vous faites plein d’événements et vous vous retrouvez baignée dans la culture trans’ de la ville, qui est vraiment géniale. Ça ne se passe pas comme ça aux States. Ça a été formidable, vraiment.

La plupart des artistes LGBT que nous interviewons ne sont pas à l’aise avec le rôle de porte-parole. Ils ou elles sont artistes, mais ne veulent pas être militant.e.s. Où vous situez-vous par rapport à ça? Quand j’ai commencé à jouer la comédie, je comprenais ce point de vue, d’une certaine manière. Parce que vous voulez pratiquer votre art. Mais plus je suis impliquée dans la communauté – et j’en fait partie depuis vingt et quelques années – plus je me retrouve face aux médias, plus je réalise que chaque parole que je prononce, chaque endroit où je me rends peut influencer notre communauté d’une bonne façon. Et peut atteindre et toucher des gens différents.

Je dis toujours que je ne suis pas une militante qui défile dans la rue. Mon genre de militantisme, c’est de faire des interviews et de parler des problèmes devant une caméra et des millions de gens.

Tout le monde sait que je suis une femme trans’. J’ai fait carrière à la télé et au cinéma. Donc ça ne serait pas bien si je gardais le silence sur cet aspect-là, en particulier vis-à-vis de la communauté trans’.

Vous voyez ça comme une sorte de responsabilité? Oui. Tout particulièrement en participant à cette émission avec Caitlyn Jenner, I am Cait. Nous touchons tellement de gens dans le monde. Le show est diffusé dans 150 pays, en 20 langues. N’importe où dans le monde quelqu’un va voir quelqu’un qui est trans’ ou apprendre à connaître quelqu’un qui l’est. Dans l’émission de Pénélope McQuade [diffusée en pleine Fierté], j’ai dit qu’il était plus difficile de discriminer quelqu’un qu’on connaît. C’est important pour moi d’apprendre à connaître les gens qui sont devant leur télé et qui regardent qui je suis. C’est une chose d’être une actrice et de jouer un rôle, mais dans ce genre d’émission les gens vont vous voir telle que vous êtes. Si tout va bien, ils vont vous apprécier et lorsqu’ensuite ils/elles penseront aux droits des minorités, comme la communauté trans’, au lieu d’hésiter et de dire non, ils/elles réfléchiront et diront oui à l’acceptation.

Comment êtes-vous arrivée dans cette émission? J’ai rencontré Cait. Et nous nous sommes bien entendues. Ce n’était pas un casting. Les autres filles et moi, nous lui apportons quelque chose parce qu’elle n’y connaît pas grand chose. Tout cela est nouveau pour elle.

C’est incroyable de voir tout ce qu’elle découvre. Par exemple, bien qu’elle ait connu tout le processus de transition, elle n’avait jamais entendu parler de la violence qui touche les trans’ quotidiennement. C’est fou. Elle a toujours été dans sa bulle. Quand nous nous sommes rencontrées, c’était la première fois qu’elle se retrouvait avec un groupe de femmes trans’ qui parlent de leurs histoires. Elle s’est illuminée. C’est bien, parce que nous n’avions pas de modèle, il n’y avait pas d’internet, nous découvrions les choses au fur à mesure. Maintenant, il y a tellement à portée de main… Et au lieu de prendre ça et de tout garder pour elle, Caitlyn dit “Je vais utiliser ce que je suis et ma célébrité pour bien agir et en faire bénéficier notre communauté”. C’est extraordinaire de faire partie de cette émission.

Le tournage est maintenant terminé. Qu’en gardez-vous? Le nombre de personnes qui vont être touchées par ce show. C’est une vraie source d’inspiration pour moi.

Ça fait plus de dix ans que je travaille devant une caméra et j’ai toujours eu un vent de face, qui me retenait; pour la première fois de ma vie, j’ai le vent dans le dos. Cela fait un bien fou.

Votre carrière va-t-elle en bénéficier directement, à votre avis?  Cela sera probablement le cas. Mais ce n’est pas pour ça que j’ai décidé d’en faire partie. J’étais impressionnée par les producteurs, par Caitlyn et le message qu’ils voulaient faire passer. Pour participer au show, vous deviez avoir été formée par Glaad, afin de pouvoir parler aux personnes trans’, ou pour être en compagnie de personnes trans’. Ce n’est pas juste Caitlyn qui fait sa petite émission dans son coin, c’est quelque chose de plus grand. Cette émission va faire que lorsque je me présenterai à une audition, les personnages trans’ seront écrits de la bonne manière et pas de la manière que les auteurs croient correcte.

Il y a des gens au fin fond de la France qui connaissent le nom de Caitlyn Jenner et qui sans elle n’auraient jamais entendu parler de moi ou de Laverne Cox ou Jamie Clayton. Elle a ouvert les portes en grand.

Vous en avez ouvert vous-même, avec Dirty Sexy Money.  C’est vrai, j’en suis contente et j’en suis toujours fière. Le fait d’avoir fait cette série, d’avoir été honnête sur qui j’étais devant le monde entier m’a fait connaître des hauts et des bas. Pas tant de bas que ça, mais lorsqu’on est le premier ou la première à faire quelque chose, c’est toujours une lutte plus difficile, parce que vous êtes la personne avec la machette. Et vous devez répondre à des questions que personne ne s’autoriserait maintenant.

Vous pensez que l’industrie du cinéma a enfin compris qu’il est mieux de caster des personnes trans’ dans le rôle de trans’? Qui sait? Mais je ne le crois pas. À Hollywood, vous savez, on donne toujours les rôles les plus importants, les rôles à récompenses, aux personnes cis. C’est malheureux.

C’est comme si on vous autorisait à être dans une équipe, mais pas à participer au match.

Vous êtes amie avec RuPaul. Il dit souvent qu’il a réalisé tous ses rêves. Est-ce votre cas? Non. J’ai l’impression que ma vie est une série de rêves qui se réalisent, mais j’ai encore beaucoup de rêves. Quand vous êtes une artiste, je ne pense pas que vous puissiez réaliser tous vos rêves parce qu’en tant qu’être humain vous avez constamment envie de vous pousser, d’aller plus loin, de rencontrer de nouvelles personnes, d’expérimenter de nouvelles choses. Même si ça ne se réalise pas. Je n’aurais jamais cru que je serais en début de soirée sur une grande chaîne. Et cela m’est arrivé deux fois, avec It’s elementary et Dirty Sexy Money. Donc il s’agit juste de décider ce que vous voulez faire de votre vie et d’y aller à fond, quoi qu’il arrive.

Vous avez dit que Caitlyn Jenner avait mis le T dans LGBT. Vous pensez que les gays et les lesbiennes n’ont pas donné aux trans’ jusqu’ici la place qu’ils ou elles méritent? Nos communautés ont été séparées les unes des autres  pendant si longtemps que les gays et les lesbiennes ne comprennent pas toujours la communauté trans’. Mais je pense que c’est en train de changer, en fonction du pays ou de l’endroit où vous êtes.

Je pense que Caitlyn a permis aux gays et aux lesbiennes de mieux comprendre et accepter la communauté trans’. En faisant son coming-out en une de Vanity Fair, en ressemblant à ce quoi elle ressemble, elle a fait une déclaration au monde entier. C’est l’écho du T dans le monde entier!

J’ai fait mon coming-out et ma transition devant mon public gay à New York et ils ont été incroyables, ils m’ont acceptée et m’ont aidée à payer mes interventions chirurgicales. Et je pense que le fait de leur avoir parlé de moi, de ma vie de tous les jours, de mes joies, de mes luttes, de mes succès, a rassemblé les communautés à une petite échelle. Le show de Caitlyn Jenner fait cela en bien plus grand.

Plusieurs membres de la scène underground new-yorkaise des années 90 sont quasiment devenus mainstream, comme RuPaul ou vous-même. Quel effet cela vous fait-il? Nous étions des artistes du monde entier, venus à New York au moment où il le fallait, à un moment où vous pouviez toujours être un vrai performer et faire votre chemin. C’était avant internet, avant les réseaux sociaux, quand vous deviez faire vos preuves par vos actes, par vos performances. C’était une époque formidable, pleine de vie. Cela fait du bien de savoir que certaines personnes qui ont vécu cela – comme RuPaul – ont réussi. Cela montre que travailler en tant qu’artiste, exercer votre art, ne rien gagner du tout et le faire quand même juste pour le plaisir de le faire, ça paye.

Vos parents vous ont beaucoup soutenue… Quand j’étais enfant, il n’y avait pas de mot pour dire trans’. C’est à 7 ans que je me suis dit pour la première fois que j’aurais dû être une fille. Mes parents ne m’ont jamais interdit de jouer avec les jouets que je voulais ou de m’habiller comme je le voulais. Ce n’est que lorsque je suis sortie de chez moi que j’ai été confrontée à des gens qui me disaient que ce que je faisais ou que la manière dont je me comportais n’allait pas. Mes parents sont incroyables. Ils ont voyagé à travers l’Europe pendant les années 60 en peignant sur les trottoirs pour gagner de l’argent. Ils sont éduqués et cultivés. Ils ont des doctorats. Ce sont des gens formidables. Ils m’ont toujours soutenue. J’ai fait d’abord fait un coming-out en tant que gay. J’étais attirée par les hommes donc je me suis dit que j’étais gay. Quelques années plus tard, j’ai réalisé que si je n’étais pas heureuse ou accomplie, c’était parce que j’aurais dû être une femme. J’ai écrit une lettre à chacun d’entre eux. Ils n’ont rien dit pendant trois semaines. Je les ai appelés et je leur ai demandé s’ils avaient eu ma lettre. Ils m’ont dit oui. Je leur ai demandé pourquoi ils n’avaient pas appelée! Ils m’ont répondu qu’ils attendaient que je les contacte lorsque je me sentirais prête.Ils ont réservé un vol de Maui pour New York dans la semaine et sont venus me voir afin de s’assurer que j’allais bien. Ils soutiennent tout ce qui est une vie authentique.

Je suis toujours très émue quand je vais à la rencontre d’enfants LGBT parce que je sais que sans le soutien de mes parents, ma vie aurait été totalement différente.

Si je n’avais pas été certaine d’avoir un foyer qui m’accueille en cas de problème, certaine d’avoir du soutien, je n’aurais jamais pu réaliser mes rêves. J’essaie d’aller vers les parents et de leur dire que si votre enfant est gay, lesbienne ou trans’, si cela vous pose problème, vous devez vous faire aider, voir un conseiller. Vous ne pouvez pas projeter vos peur sur votre enfant. Parce qu’il ou elle attend de vous le plus grand des soutiens, pendant toute sa vie.

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 Candis Cayne au défilé de Fierté Montréal.

©Xavier Héraud