La police a débarqué le 25 août 2015 au matin dans les locaux de la compagnie rentboy.com afin d’arrêter son PDG et tous les employés de l’entreprise. Ils sont accusés de tenir un «bordel sur Internet» et risquent jusqu’à 5 ans de prison.

Alors que je travaillais dans la rue, rentboy.com a été le premier site que j’ai utilisé et qui m’a permis de devenir escort. Via ce site, des escorts dans le monde entier peuvent ainsi entrer en contact avec leurs clients. Grâce à ce moyen de communication, mes conditions de travail se sont améliorées, j’ai pu augmenter mes tarifs, et je n’ai plus subi les agressions que j’ai eu à subir dans la rue, en attendant parfois mes clients dans le froid pendant l’hiver. Faut-il que nous retournions dans la rue comme avant l’essor d’Internet?

Les autorités américaines ont à présent très possiblement la main sur les coordonnées bancaires de tous les travailleurs du sexe qui ont passé des annonces via ce site. Étant donné que les États-Unis interdisent l’entrée sur leur territoire à toute personne ayant déjà vendu des services sexuels dans sa vie (comme mesure dite anti-traite), cela signifie que des centaines, voire des milliers de gays français, et du monde entier, peuvent être concernés par cette interdiction, tout comme l’étaient les séropositifs il y a encore peu longtemps.

Certains penseront que ce raid policier ne concerne que les États-Unis, et que nous sommes à l’abri en Europe. Le site PlanetRoméo davantage utilisé chez nous a en effet ses locaux basés aux Pays-Bas. Or, la proposition de loi actuellement en discussion au Parlement français prévoit dans son article 1er le blocage des sites Internet, y compris ceux qui seraient basés à l’étranger. Ceci, sans compter évidemment la mesure phare la plus médiatisée de pénalisation des clients.

On pourrait croire que la vague prohibitionniste actuelle contre les industries du sexe ne concerne pas la communauté gay puisqu’elle est souvent présentée comme une «lutte contre les violences faites aux femmes». La descente de police dans les bureaux de rentboy.com nous prouve le contraire. La criminalisation du travail sexuel sert en effet à maintenir une criminalisation de notre sexualité.

Amnesty International a eu raison de prendre position pour la dépénalisation complète du travail sexuel, c’est-à-dire en incluant nos clients et les parties tierces. Dans ce cas précis, on voit bien comment un site de petites annonces est mis sur le même plan que des proxénètes et des trafiquants d’êtres humains. Il faut arrêter avec ces amalgames car ils sont contre productifs. Pour lutter contre les cas d’exploitation, et d’abus dans les industries du sexe, y compris de la part des annonceurs, il faut permettre aux travailleurs du sexe de passer leurs annonces gratuitement ou au prix le plus bas, sans autre intermédiaire entre nous et nos clients.

La prohibition nous force à utiliser des moyens détournés, à utiliser des mots codés, à nous mélanger aux autres sites de rencontres classiques pour racoler tout en essayant de passer inaperçus et, en étant régulièrement dénoncés, nous devons repayer toujours et encore les mêmes annonces. Si le but est de lutter contre l’exploitation c’est raté, car la prohibition nous force à passer par plus d’intermédiaires, et nous coûte au final beaucoup plus cher.

De plus en plus, des organisations LGBT prennent position contre la criminalisation du travail sexuel et pour la reconnaissance des droits des travailleurs du sexe. Les organisations Human Rights Watch et Lambda Legal d’envergure internationale font partie des plus récentes. La communauté gay est particulièrement visée par la criminalisation du travail sexuel dans de nombreux pays, et plus encore les femmes trans’ qui sont spécifiquement arrêtées parfois même lorsqu’elles ne travaillent pas.

Parce que nous sommes pédés comme vous, parce que vous êtes peut-être nos clients, parce que vous êtes ou avez été travailleurs du sexe, parce que la criminalisation nous rend plus vulnérables au VIH, aux violences et à l’exploitation, parce que la pénalisation de la sexualité entre adultes consentants devrait rappeler à chacun d’entre nous ce qu’a été notre condition commune, nous devons nous organiser contre cette vague de prohibition.

Thierry Schaffauser, travailleur du sexe syndiqué au STRASS

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