Étudiante française spécialisée dans l’étude du monde arabe, Eva* a passé l’année scolaire 2014-2015 à Casablanca dans le cadre de son cursus: «J’avais rencontré Sihem* en 2013, lors de ma première année d’études à Casablanca, explique-t-elle. On était restées ensemble l’année suivante, quand je suis retournée en France. Puis pour ma deuxième année au Maroc, nous avons décidé d’emménager ensemble. Il faut savoir qu’à Casablanca, c’est compliqué de trouver un logement, c’est une ville chère, qui est aussi très polluée et qui a mauvaise réputation. Nous avions habité un mois ensemble dans mon appartement la première année, situé dans le quartier Gauthier, mais nous cherchions un endroit plus calme, moins peuplé d’Occidentaux. On a donc opté pour Beauséjour, un quartier de classe moyenne, beaucoup moins huppé. On a trouvé un appartement très chouette. Le hic, c’était le propriétaire…»

L’AMBIANCE PESANTE DE BEAUSÉJOUR
En juin 2014, alors qu’Eva vient de signer le contrat, le propriétaire l’informe qu’il va passer le ramadan là. Dans l’appartement. Avec elles. «Il s’est imposé, on s’est retrouvées au pied du mur» raconte-t-elle, décrivant au passage un homme de 30-35 ans qui «joue à fond la carte du bon musulman», mais qui est «occidentalisé», autrement dit qui «consomme des drogues, de l’alcool et a recours à des prostituées». Marocain, il est marié et a des enfants en France et voyage entre les deux pays. «Il est donc resté un mois avec nous dans l’appartement, on a réussi à cohabiter. Il a compris que nous étions un couple, mais n’a rien dit.» Le fait qu’Eva soit française joue en sa faveur, les propriétaires exerçant une discrimination envers les Marocain.e.s par crainte des impayés. Même si Eva est seule sur le bail, elle et Sihem ont fait une attestation d’hébergement: «C’était un moyen de montrer légalement qu’on habite ensemble, et qui pouvait nous être utile pour le futur. Durant notre premier mois à Beauséjour, on n’a pas eu de problèmes.» C’est au bout de quelques semaines que le voisinage commence à suspecter que les deux femmes sont en couple. «Parfois, dans la rue, les gens se penchaient vers nous pour nous le dire, pour nous faire savoir qu’ils avaient compris, qu’ils savaient.» Sihem et Eva restent prudentes, chaque geste de leur part pouvant être interprété:

«Les gens attendaient qu’on fasse un faux pas, car au Maroc, c’est la logique du “pas vu, pas pris”. Par exemple, quand on se séparait pour partir chacune de notre côté après avoir marché ensemble dans la rue, on nous observait pour savoir si on allait s’embrasser.»

En clair, tant que les deux jeunes femmes n’avaient pas été prises en flagrant délit d’une marque d’affection, elles ne s’exposaient pas à un danger. Eva affirme s’être accommodée à cette atmosphère: «On s’habitue à tout… malheureusement». Sihem et elle ont découvert que d’autres lesbiennes vivaient dans leur voisinage: «Se parler, ça voulait dire s’attirer les problèmes, pour soi et pour l’autre. Alors on s’ignorait.»

DÉRAPAGE
Début mai 2015, à l’approche du ramadan, Eva prend les devants et appelle le propriétaire, décidée à lui dire qu’elle ne souhaite pas qu’il revienne comme l’an passé. Il l’informe qu’il sera là début juin… mais arrive plus tôt que prévu sans prévenir. «À son arrivée, je lui ai dit que c’était un manque de respect, qu’il n’a pas à venir ici alors que je suis locataire. Il a commencé à s’énerver et a fini par me dire que puisque je venais l’agresser, “le faire chier avec mes problèmes”, alors il allait rester. Le ton est monté, il parlait de plus en plus fort, faisait de grands gestes pour m’intimider. Mais cette fois-ci, je ne voulais pas me laisser faire et j’ai répondu sur le même ton. C’est là qu’il m’a répondu qu’il avait été trop gentil avec moi, que j’avais abusé de sa confiance. Il m’a dit “Je n’ai rien dit pour toi et ton truc”, ce qui désignait Sihem.»

«“On m’a appelé pour me demander si je voulais qu’on la mette dehors, tout le quartier parle de vous”, m’a-t-il dit, avant de me menacer d’aller tout raconter à la police. Je lui ai répondu que ça ne le regardait pas.»

Eva finit par calmer l’échange: «J’ai pris sur moi, car je savais que c’était sa parole contre la nôtre. Et la notre, elle ne vaut pas grand chose.» Quand Eva quitte l’appartement, qu’elle rend dans un état irréprochable, le propriétaire ne rend pas la caution. Dans l’impossibilité de contester cette décision, Eva et Sihem sont désemparées: «On s’est senties impuissantes, bloquées, et une fois de plus obligées de se taire, subir et se cacher. J’en ai parlé avec une avocate qui travaille avec le collectif LGBT Aswat, qui m’a dit que je ne pouvais rien faire. Nous avons fait une lettre de mise en demeure, ce qui fait seulement office d’avertissement, ce n’est pas coercitif.»

rue al khouzaneRue Al Khouzane du quartier Beauséjour à Casablanca / Google Maps

UNE RÉPRESSION ACCRUE CONTRE LES LGBT
En mettant de côté les incidents qu’elle a vécus avec son propriétaire, Eva constate cependant qu’un changement radical s’est opéré au Maroc. «Avant le mois de juin, il était possible de se promener main dans la main sans avoir de problèmes. Mais coup sur coup, il y a eu les Femen qui font une action à Rabat, puis ce couple d’hommes qui s’est fait arrêté et condamné au motif de s’être embrassés en public, une accusation sans preuve qu’ils ont démenti, puis cette personne qui s’est fait agressée par une foule à Fès. Il y a eu aussi l’arrestation d’une vingtaine de personnes LGBT à Agadir.» Cette succession d’événements reflète selon elle une radicalisation de la répression contre les personnes LGBT, une montée en puissance des violences que s’empressent de visibiliser les médias.

Peu de temps après avoir quitté l’appartement de Casablanca, Eva et Sihem prennent quelques jours de vacances de Rabat. Alors qu’elles pensaient être en sécurité dans cette ville plus «tranquille» que Casablanca, elles sont prises à partie dans la rue un soir, juste après la rupture du jeûne. «On nous suivait, un groupe de jeunes s’approchait en nous appelant “les gays”, “sales lesbiennes”. Leur technique, c’était de nous dépasser pour ensuite nous empêcher de passer. J’en avais marre de me taire, alors je leur ai demandé s’ils avaient un problème. Les gens autour commençaient à nous regarder.» La police approchant, les deux femmes s’enfuient.

Eva décrit aussi une situation de plus en plus difficile pour les militant.e.s LGBT sur place. «C’est très difficile car ces personnes vivent sous une pression constante. Mes ami.e.s ont été mis.e.s sur écoute, leurs boîtes mails sont surveillées. Aswat est assaillie par les services de renseignement. Quand on est gay, lesbienne, bi.e, ou trans’ au Maroc, ce qui est terrible, c’est qu’on ne sait pas vers qui se tourner quand on a des problèmes. En France, il y a des associations, l’entraide est possible, mais au Maroc, on est complètement démuni.e.s, parce qu’on ne peut pas toujours aider nos ami.e.s proches. Quand on appelle quelqu’un, il y a le risque de lui attirer aussi des problèmes.»

LA SITUATION DE SIHEM
Aujourd’hui, Eva est rentrée en France. Sihem, elle, est retournée à Oujda chez ses parents. À Casablanca, la compagne d’Eva travaillait dans un centre d’appels anglophone. «Au travail, Sihem ne se cache pas. Si on lui demande si elle a un petit ami, elle répond que non, qu’elle a une petite amie. Elle a fait des études d’audiovisuel, mais c’est un milieu professionnel très masculin, avec beaucoup de drogues, d’alcool, très bling bling. Elle a été harcelée dans ce milieu.» Côté famille, la situation n’est pas simple:

«Pour ses parents, je suis l’amie de Sihem. Ils ne connaissent rien de leur fille, ils ne discutent pas d’autres choses que des études, ou du travail. Pas des choses intimes. Au Maroc, beaucoup de gens ne conçoivent pas l’homosexualité, ils n’imaginent même pas que c’est possible. Aujourd’hui, ils commencent à comprendre, mais malheureusement, ça ne se fait pas dans un sens positif.»

Eva cite l’exemple d’une des sœurs de sa compagne: «Sihem lui a expliqué qu’elle est lesbienne, mais elle reste convaincue que Sihem est atteinte une maladie psychologique. Aujourd’hui, elle “accepte” Sihem, mais c’est dans l’espoir de la faire changer. L’homosexualité, c’est quelque chose que l’on peut guérir pour elle. Et moi, je représente la perversion de l’Occident. Le fait que je ne sois pas musulmane, c’est déjà un sacrilège. Mais c’est aussi impossible d’expliquer que l’on ne veut pas à tout prix se marier et fonder une famille, ça va à l’encontre de la religion.»

Aujourd’hui Sihem et Eva envisagent de partir s’installer au Brésil. «On n’est pas à plaindre, il y a des situations bien pires que la nôtre, tient à nuancer Eva. Notre situation est unique, elle ne doit surtout pas être généralisée. Chaque autre personne de la communauté LGBT vit des situations très différentes en fonction de sa situation personnelle. Nous avons des amies qui vivent ensemble et qui n’ont jamais eu de problèmes. De la même façon, certain.e.s ont des familles qui acceptent, les aident, ça existe.»

*Les prénoms ont été changés.