Dix-huit. C’est le nombre de femmes trans’ assassinées depuis le début de cette année aux États-Unis. Sur ces dix-huit femmes, seize étaient des femmes de couleur. Selon bon nombre d’organisations qui militent pour les droits des personnes trans’, l’heure est venue de tirer la sonnette d’alarme: car il ne s’agit pas de faits divers isolés mais bien d’un phénomène endémique. Au regard des chiffres annuels de la National Coalition of Anti-Violence Programs (NCAVP) concernant les violences à l’encontre des personnes LGBT, le phénomène est en très nette augmentation: douze personnes trans’ ont été tuées au cours de l’année 2014, un nombre déjà supérieur à 2013… et déjà dépassé pour l’année 2015.

«ELLES ÉTAIENT DES PERSONNES»
Dimanche 23 août, alors qu’elle évoquait sur MSNBC la nomination de Raffi Freedman-Gurspan, devenant la toute première femme trans’ à intégrer la Maison Blanche, la journaliste trans’ Janet Mock a tenu à mentionner une autre étape charnière, celle où les États-Unis comptent désormais 17 meurtres de personnes trans’ (son intervention avait lieu la veille du meurtre de Jasmine Collins à Kansas City dans le Missouri). Janet Mock a prononcé un par un, avec émotion et sobriété, les noms des dix-sept femmes, leur âge, les circonstances de leur mort et une pensée de leur famille. La plus jeune des victimes, Mercedes Williamson, n’avait que 17 ans. «Ces femmes sont plus qu’une suite de noms, d’âges et de vécus de violences et de traumatismes. Elles étaient des personnes. Des personnes situées à l’intersection de la race, du genre et de la classe, des personnes qui vivaient dans une culture où elles passaient entre les mailles du filet de la justice sociale, du féminisme et du mouvement LGBT. Des personnes dont les noms ne sont prononcés par la majorité d’entre nous que quand elles ne peuvent plus y répondre.»

«Aujourd’hui, nous apprenons leurs histoires et disons leurs noms, pas par obligation mais pour reconnaître que ces dix-sept femmes qui avaient de la valeur, une raison d’être, qui étaient aimées. Elles seront regrettées.»

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«ÉTAT D’URGENCE»
Invitée sur le plateau de l’émission Good Morning America quelques jours plus tôt, l’actrice Laverne Cox n’a pas hésité à qualifier la situation d’«état d’urgence»: «La communauté est en train de s’écrouler en ce moment-même, a-t-elle alerté. Nos vies ne devraient pas être en danger simplement en raison de ce que l’on est. Je crois que les raisons pour lesquelles les femmes trans’ expérimentent tant de violence sont liées à l’emploi, au logement, à l’accès aux soins, etc., il nous faut faire en sorte que les vies des personnes trans’ comptent.» À l’instar de Laverne Cox, Chase Strangio, avocat auprès de l’American Civil Liberties Union (ACLU) qui a notamment participé à la défense de Chelsea Manning, analyse ce phénomène à travers la perspective du mouvement qui s’est créé contre le racisme aux États-Unis, en réaction aux très nombreux cas de violences policières contre des personnes de couleur: «Les leaders du mouvement Black Lives Matter l’ont clairement dit et les leaders noires trans’ l’ont aussi dit, il s’agit d’une crise nationale. Il y a un état d’urgence pour la communauté trans’. Et il y a un état d’urgence qui affecte de façon disproportionnée les femmes trans’ de couleur, particulièrement les femmes trans’ noires. Et nous sommes en train de vivre un moment où nous devrions être extrêmement inquiet.e.s concernant les mécanismes de violence qui touchent notre communauté.

«L’état de violence inclut la violence des officiers de police, mais il inclut aussi toutes les façons dont les personnes trans’, particulièrement les femmes trans’ de couleur, voient leurs vies fauchées par des systèmes de discriminations et par la violence interpersonnelle qui les mène à être tuées, comme ces femmes l’ont été.»

POURQUOI LA TRANSPHOBIE INFLUE SUR LES ENQUÊTES
En impliquant la responsabilité des forces de l’ordre, Chase Strangio souligne en effet que ceux et celles qui mènent les enquêtes pour retrouver les coupables de ces meurtres utilisent et communiquent auprès des médias un nom et une identité de genre qui ne correspondent pas forcément à la victime, ce qui peut avoir des conséquences directes sur les résultats de l’investigation. «Si les membres d’une communauté voient un reportage qui ne reflète pas la personne qu’ils et elles connaissaient, en terme de genre et de nom, ils et elles peuvent ne pas l’associer à la personne qu’ils et elles connaissaient véritablement», renchérit Chai Jindasurat, coordinateur pour l’Anti-Violence Project. Les militant.e.s trans’ affirment que les erreurs de pronoms et de nom sont fréquentes, ce, qui au-delà des enquêtes, fausse aussi les statistiques quant au nombre de victimes de crimes transphobes. Ce manque d’informations autour de ces crimes de haines se retrouve dans les autres pays qui comptent le plus grand nombre de personnes trans’ assassinées: le Brésil, le Mexique, le Honduras et le Venezuela (selon les chiffres révélés par Trans Murder Monitoring lors du TDoR en novembre 2014). Aussi alarmant soit le nombre de morts dans ces pays, il est probable qu’il soit immanquablement en-deçà du nombre réel.

La militante noire et trans’ Raquel Willis a publié via son compte Twitter un drapeau symbolisant le mot d’ordre «Black Trans Lives Matters»: le drapeau trans’ barré d’un bandeau noir.

L’ADDITION DES OPPRESSIONS
Dans The New York Times, l’écrivaine trans’ Jennifer Finney Boylan a publié un texte poignant et très personnel, dans lequel elle revient sur chacun des meurtres de cette année, et évoque son quotidien à elle, ce qu’elle faisait le jour où l’une de ces femmes a été assassinée. Une manière de reconnaître sa situation privilégiée, mais aussi d’expliquer pourquoi les femmes trans’ de couleur sont plus particulièrement exposées aux violences, aux abus, aux discriminations: «Les intellectuelles féministes écrivent sur le concept d’“intersectionnalité” – la façon dont les gens qui occupent plusieurs identités opprimées peuvent être comprises seulement selon les termes de leur addition, plutôt qu’à travers un ensemble d’expériences indépendantes. En tant que toutes deux femmes trans’, Mme Beard [Lamia Beard, une femme trans’ noire abattue par balle en janvier 2015, ndlr] et moi avons des expériences communes. Mais les différences entre nous doivent être comprises non seulement en termes de race mais aussi en fonction de la façon dont les oppressions générées par la race et le genre sont liées.»

UNE PÉTITION POUR QUE LA MAISON BLANCHE SE SAISISSE DU PROBLÈME
Le gouvernement va-t-il enfin réaliser l’ampleur du phénomène et agir en conséquences? Sur le site de la Maison blanche We The People, une pétition a été lancée par la militante Fran Watson: «Pour les femmes trans’ de couleur, la sécurité est une préoccupation réelle et nécessaire. Nous demandons au gouvernement de mobiliser l’attention et de prendre des mesures pour préserver la sécurité de la communauté, en menant des enquêtes officielles sur ces morts survenues à travers le pays qui ont visé la communauté des femmes trans’, et spécialement les femmes de couleur.» Elle devra avoir atteint les 100000 signatures d’ici le 9 septembre pour que cette question soit examinée. En avril dernier, une pétition avait recueilli le nombre suffisant de signatures et gagné l’attention de l’administration de Barack Obama concernant l’interdiction des thérapies de conversion. Elle avait été lancée suite au suicide de la jeune trans’ Leelah Alcorn en décembre 2014.

Voici les noms des 18 femmes assassinées depuis janvier 2015:

Papi Edwards, Shade Schuler, India Clarke, London Chanel, Ashton O’Hara, Lamia Beard, Ty Underwood, Yazmin Vash Payne, Kandis Capri, Tamara Dominguez, Elisha Walker, Kristina Grant Infiniti, Taja Gabrielle DeJesus, Penny Proud, Amber Monroe, K.C. Haggard, Mercedes Williamson, Jasmine Collins.