Dimanche 16 août, à Montréal. Le tea-dance qui clôt la semaine de Fierté bat son plein dans le parc Emilie-Gamelin. Sur un quai de la station de métro Berri-Uqam, un couple d’hommes passe, main dans la main, devant deux jeunes filles. L’une d’elles écarquille les yeux. En guise d’explication, la seconde lui fait cette remarque: «C’est une ville arc-en-ciel…»

Difficile de lui donner tort, surtout après la bonne centaine d’événements qui ont animé le Village et la place Emilie-Gamelin pendant la semaine qui vient de s’écouler et qui ont attiré un demi-million de personnes. Et on ne parle même pas de la station de métro Beaudry, qui arbore une décoration en rainbow flag, ou des multiples panneaux arc-en-ciel qui émaillent le Village, comme dans la rue Amherst, où se situe le local de Fugues, le gratuit gay québecois. On ne s’attardera pas non plus sur le monument aux victimes du sida ou encore l’Église catholique Saint-Pierre Apôtre, avec, là-aussi, une chapelle dédiée aux victimes du virus et un immense rainbow flag accroché dans la nef.

La 9e édition de Fierté Montréal s’est tenue du 10 au 16 août, avec un programme pour le moins chargé. Conférences, concerts, parties géantes de Just Dance ou de Zumba, course, expos, pièces de théâtre, une «journée communautaire» pour rencontrer toutes les associations LGBT réunies en plein air dans la rue Sainte Catherine, un grandiose spectacle de drag-queens (photos et interview à venir cette semaine) et pour finir une parade (photos à venir cette semaine). Il y a en avait pour pour tous les goûts et pour toutes et tous. Bonus du chef: le journaliste François Cormier, de la chaîne ICI RDI, l’une des chaînes de télévision de Radio-Canada, a profité d’une interview avec Jasmin Roy, l’un des porte-parole de Fierté Montréal, pour faire son coming-out en direct (lire Canada: Le journaliste François Cormier fait son coming-out), deux jours après l’ouverture des festivités.

Le tea-dance post-parade, parc Emilie Gamelin

Parc Emilie Gamelin, épicentre de la Fierté

Fierté Montréal est née en 2007, lorsque l’association qui organisait la marche et la journée communautaire a décidé d’arrêter de le faire. Eric Pineault, son président, se souvient: «En mai 2007, Divers/Cité a annoncé qu’il abandonnait l’organisation du volet communautaire/défense des droits LGBT pour devenir un festival culturel LGBT. À l’époque, j’étais à la tête d’Équipe Montréal, l’association regroupant la plupart des organismes sportifs et culturels LGBT de Montréal. Pour Équipe Montréal, et des dizaines d’organismes LGBT montréalais, il était impossible de voir disparaître le défilé et la journée communautaire. La Ville de Montréal a appuyé le projet et nous a octroyé des dates pour notre événement. Nous avions tout organisé en 9 semaines… un été fou mais ô combien satisfaisant!»

ÉGALITÉ DEPUIS 2005
Le Canada a ouvert le mariage aux couples de même sexe en 2005. Une loi presque symbolique puisque la grande majorité des provinces avaient déjà sauté le pas. Au Québec, les gays et les lesbiennes bénéficiaient en effet d’une union civile en tous points égale au mariage – à l’exception du mot mariage – depuis 2002 et ont pu se marier à partir de 2004. Depuis, l’institution ne s’est pas écroulée, comme le rappelle Laurent McCutcheon, ex-président de la Fondation Emergence et de Gai Ecoute dans un billet sur Fugues. Côté trans’, les choses sont en bonne voie. La «loi 35» qui permettra le changement d’état civil des trans’ plus facilement devrait bientôt être présentée par le gouvernement québécois. Le combat législatif est donc en passe d’être terminé, du moins au Québec.

Le combat n’est pas fini pour autant, bien évidemment, et il y a encore à faire. Déjà parce que le Village n’est finalement qu’un quartier et la Fierté ne dure qu’une semaine. Si l’on reste à Montréal, il y a des endroits où les homos pourront se sentir moins bien accueilli.e.s, comme le raconte le chroniqueur Samuel Larochelle dans un billet également publié sur le site de Fugues: «Je n’ai encore jamais osé marcher main dans la main avec un garçon dans Montréal-Nord, Parc-Extension, Verdun ou Hochelaga-Maisonneuve. Je suis certain que ces quartiers n’ont pas le même effet sur tous les gais, mais c’est celui qu’ils ont sur moi. Même si HOMA est devenu l’équivalent du deuxième Village gai, tant les homosexuels y sont nombreux, la quantité d’habitants intolérants et parfois violents est encore trop forte pour que j’agisse avec détachement.»

L’an dernier, Gai Écoute, l’équivalent de SOS homophobie, avait publié les résultats d’une étude sur l’homophobie au Québec. Celle-ci qui s’étendait sur quasiment 18 mois entre 2012 et 2013 avait répertorié 958 actes homophobes, signalés par 256 personnes, en grande majorité de la discrimination (26%) ou des insultes (20%). La violence ne représentait que 3% des signalements. L’auteur du rapport, Laurent McCutcheon, soulignait alors que la première crainte des victimes était de porter plainte.

Autre chantier, l’intimidation à l’école, contre laquelle lutte activement la Fondation Jasmin Roy.

MARCHER POUR CELLES ET CEUX QUI NE LE PEUVENT PAS
Mais ce qui revient sans doute le plus dans la bouche des militant.e.s que nous avons rencontré.e. lors de Fierté Montréal c’est l’envie de marcher pour celles et ceux qui ne le peuvent pas, notamment dans les pays où les LGBT sont persécuté.e.s.

D’où les liens tissés entre Fierté Montréal et des prides étrangères. «Chaque année, Fierté Montréal parraine une Fierté se tenant en terrain hostile: nous nous déplaçons afin de prendrepart  à leur événement et nous les invitons (à nos frais) à prendre part à Fierté Montréal pendant une période de 9 jours, note Eric Pineault. Dans le passé nous avons parrainé le Cameroun, Riga, Belgrade, Varsovie et cette année c’était au tour de Kiev.»

La militante ukrainienne Anna Sharyhina, directrice de la Pride de Kiev, était à ce titre l’une des coprésidentes d’honneur de la Fierté, aux côtés de l’actrice et danseuse américaine Candis Cayne (en interview exclusive sur Yagg plus tard cette semaine), de l’animatrice de radio, auteure, et productrice Monique Giroux et du psychiatre Richard Montoro.

Eric Pineault raconte un défilé particulièrement violent à Kiev: «Dès le début des manifestants nous ont attaqué.e.s à coup de bombes artisanales. Des policiers ont été grièvement blessés. Des marcheurs ont été passés à tabac après le défilé.» Pour lui, le fait de parrainer une marche assure à cette dernière une plus grande sécurité:

«Quand nous parrainons une Fierté, cela lui donne une grande visibilité médiatique à l’internationale et assure aux participant.e.s plus de sécurité. Cette année, les ambassades canadiennes et allemandes ont fait des pressions sur le gouvernement afin que nous soyons protégé.e.s. Nous avons pu compter sur le soutien de plus de 1000 policiers… Que se serait-il passé sans la présence des forces de l’ordre? Plusieurs morts? Dix fois plus de blessé.e.s?»

SEX GARAGE, LE STONEWALL DE MONTRÉAL
Si les 10 ans de l’ouverture du mariage au Canada ont été peu évoqués, un autre anniversaire a été mis en avant tout au long de la semaine: les 25 ans des événements au Sex Garage, le Stonewall des Montréalais.es. 400 gays, lesbiennes et drag-queens avaient été passé.e.s à tabac par des policiers enragés. Un kiss-in avait eu lieu le lendemain devant le poste de police et les policiers s’étaient déchaînés à nouveau, cette fois-ci devant les caméras. Ces événements ont contribué à réveiller les consciences à la fois des homos, qui se sont organisés pour se défendre, et du grand public.

Pendant toute la durée du festival on pouvait voir dans le parc Emilie-Gamelin une exposition des photos des affrontements entre policiers et manifestants, signées Linda Dawn Hammond. Pour en savoir plus, lisez la page consacrée aux 25 ans du Sex Garage sur le site de Fierté Montréal.

«LE DÉFILÉ EST PRÉSENTÉ PAR VIAGRA»
Différence frappante avec la France, commerces et associations sont constamment mêlés aux événements, sans que personne ne semble s’en offusquer outre mesure. La banque TD, notamment, est omniprésente. Autre exemple: selon le programme officiel, «le défilé est présenté par Viagra» (du laboratoire Pfizer). Et enfin, Trojan (les préservatifs) a dépêché quelques gogos pour faire sa promo toute la semaine. Lors du défilé, une manifestante, seule, marchait avec une pancarte faite main où il était inscrit «TD ne me représente pas». Elle a bien récolté quelques applaudissements à son passage, mais personne ne s’est joint à elle. «En Europe, je sais que les événements associatifs n’ont pas la même liberté de travailler avec de grands sponsors, explique Eric Pineault, de Fierté Montréal, avant d’ajouter:

«Travailler avec de grands sponsors nous permet d’organiser des événements d’envergure (8 jours d’activité – et plus de 115 activités au programme). C’est dans notre culture et cela est toléré par certain.e.s et très bien accueilli pour la grande majorité. Plus de 60% de notre budget d’opération provient de nos partenaires privés.»

Pour autant, les militant.e.s ne sont pas relégué.e.s au second plan. En plus de la marche, les associations peuvent se faire connaître du public lors de la Journée Communautaire, équivalent du Printemps des assoces à Paris, mais à ciel ouvert.

montréal village

Rue Sainte-Catherine, en plein cœur du Village, au moment de la Journée communautaire

RENCONTRE AVEC DES MILITANT.E.S
Lors de cette journée, qui s’est tenue le 15 août, Yagg est allé à la rencontre des militant.e.s posté.e.s derrière ou devant un stand le long de la rue Sainte-Catherine, sous les 170 000 boules roses accrochées au dessus d’elles et eux, afin de faire un tour de ce qu’il reste à accomplir pour les gays, lesbiennes, bi.e.s et trans’ du Québec.

Yves Ulysse, Arc en ciel d’Afrique

Yves Ulysse Arc en en ciel d-AFrique

Yves se souvient qu’il a participé aux événements du Sexgarage. «Je suis allé au kiss-in devant le poste de police,  j’étais un peu pionnier sans le savoir!», s’amuse-t-il. Il est aujourd’hui à Arc en ciel d’Afrique. L’association accueille et soutient les LGBT de couleurs, notamment celles et ceux qui fuient les pays homophobes. Arc en ciel d’Afrique a de nombreuses activités, parmi lesquelles un festival de cinéma, Massimadi. «Le racisme est partout, note-t-il. Chez les hétéros comme chez les homos. Mais la société québecoise est très ouverte, reconnaît-il malgré tout. On essaie de mettre en avant des modèles positifs. On pousse notamment les gens à s’exprimer à travers l’art.»

Monica Bastien, Aide aux Trans du Québec

Monica Bastien ATQ

Pour Monica Bastien, présidente d’ATQ, au Québec, on est loin de la violence transphobe et meurtrière observée régulièrement aux États-Unis. «Nous luttons contre la transphobie non-consciente, qui peut s’exprimer par des mots mal choisis», explique-t-elle. Côté lois, les discussions avec le gouvernement du Québec – le Canada est un pays fédéral, chaque Province a son gouvernement – ont été menées: «Nous attendons la publication des règlements qui permettront de changer d’état civil plus simplement». Une fois que cela sera fait, Monica Bastien estime qu’il faudra l’étendre «aux mineur.e.s et aux personnes immigrées». Autre combat, «on parle de dysphorie de genre, indique la militante. Pour nous il s’agit d’un autre diagnostic médical, qu’il faut abolir.» «Nous réclamons l’autodétermination», martèle-t-elle. Elle se dit très heureuse qu’une personnalité comme Candis Cayne soit coprésidente d’honneur de la Fierté. «C’est une figure qui représente la réussite d’une transition. Ce qui compte chez elle, c’est son talent, ce qu’elle fait, pas le fait qu’elle soit trans’.»

Lani, Centre de solidarité lesbienne

Lani

Le Centre est géré par et pour des lesbiennes. Il se positionne sur les questions de violences conjugales, de santé, de bien-être ou d’immigration. Lani, d’origine martiniquaise, se félicite de la marche lesbienne et alliées qui s’est tenue quelques jours avant le grand défilé. Elle-même est mariée depuis 2 ans. «On marche pour qu’on n’oublie pas la lesbophobie. On a besoin de visibilité, notamment à l’intérieur de la communauté.»

Pierre-Henri Minot, Portail VIH/sida du Québec

pierre-henri minot portail

Portail VIH/sida du Québec agit au niveau de la Province. «Il s’agit d’un mélange du Crips et de Sida Info Service», résume Pierre-Henri pour décrire les activités de Portail. Au Québec, les diagnostics de séropositivité sont également en hausse chez les gays. «Cela représente environ 300 nouveaux cas par an, explique le militant. Il y a 20 000 personnes vivant avec le VIH au Québec.» Il est là pour tenter de sensibiliser les passants au VIH, aux hépatites et à leur santé en général. Vaste programme?

Cyrille Giraud, Les Verts

cyrille giraud

Des élections fédérales se tiennent bientôt au Canada et Cyrille Giraud, avec ses ailes d’ange vertes et sa boîte de préservatifs à distribuer, est en campagne. Cyrille est un Parisien installé dans la Belle Province depuis 12 ans. Il était chez EELV en France, il a laissé tomber la politique hexagonale pour rejoindre celle du Canada. Pour lui, la Fierté est d’abord là pour «préserver les acquis». Il fait notamment le parallèle avec les luttes pour le droit à l’avortement, remis en cause régulièrement aux États-Unis ou en Espagne. «Il faut aussi se battre pour les LGBT à l’étranger et aller plus loin chez nous en matière de droit, par exemple pour les couples de même sexe de pays différents, qui ne peuvent pas toujours se marier, comme en France.» La circonscription que vise Cyrille englobe le Village. Il déplore comme dans de nombreuses villes que le quartier gay dépérisse. «Le Village est tué peu à peu par Grindr, lance-t-il. Il faut réinventer le Village. En faire une alternative artistique, avec par exemple des boutiques éphémères.»