Le 7 août, la photo d’une femme, le visage en sang, accompagnée du récit de son agression, a circulé sur les réseaux sociaux: elle avait été physiquement agressée par son père, lors d’un dîner de famille, où elle se trouvait avec sa fille de 5 ans et sa compagne. Avant d’en venir aux mains, l’homme s’était montré agressif envers cette dernière, proférant des propos lesbophobes. Alors que les agressions LGBT-phobes dans des lieux publics sont régulièrement relayées dans les médias, celles qui surviennent dans le cadre de la cellule familiale n’ont pas autant d’écho. Pourtant elles existent.

LGBT-PHOBIES DANS L’ENTOURAGE: UN PHÉNOMÈNE RÉEL
«Quand on parle d’agressions physiques homophobes dans les médias, on parle principalement d’actes commis par des inconnu.e.s, dans l’espace public, confirme à Yagg Yohann Roszéwitch. Dans le dernier rapport de SOS homophobie, on voit tout de même que la moitié des agressions physiques qui nous sont rapportées sont commises par une ou plusieurs personnes connues de la victime: ça peut être un.e membre de la famille, un.e ou des collègues de travail, des personnes du voisinage.

«Par conséquent, contrairement aux agressions perpétrées par des inconnu.e.s, la victime va être amenée à revoir la ou les personnes, parfois même quotidiennement. Et c’est malheureusement un phénomène qui n’est pas du tout isolé.»

La famille et l’entourage proche constitue le troisième contexte de manifestations des LGBT-phobies, toujours selon le rapport, derrière Internet et les lieux publics.

Sur l’année 2014, l’association a reçu 230 témoignages de LGBT-phobies perpétrées dans le cadre de la famille. Au total, 10% de ces témoignages rapportaient des agressions physiques. De façon logique, ce sont les jeunes de moins de 18 ans qui sont les premières victimes des LGBT-phobies dans le cadre de la famille. Le site dédié aux jeunes LGBT Cestcommeca.net rappelle aussi que certaines violences moins visibles sont parfois insidieusement celles qui font le plus de dégâts: «Les réactions violentes des parents (de type colère, expulsion) ne sont pas forcément les plus graves à long terme — quand elles n’ont pas de conséquences irrémédiables, elles peuvent être provisoires. Les formes plus subtiles de rejet peuvent avoir des conséquences psychologiques profondes, notamment quand elles jouent sur la culpabilisation, l’isolement, en particulier quand elles se traduisent par une forme de harcèlement moral durable.»

Maître de conférences en psychologie sociale à l’université de Bretagne occidentale, Christèle Fraïssé est entre autres l’auteure de L’homophobie et les expressions de l’ordre hétérosexiste. Contactée par Yagg, elle apporte une perspective sociologique à ce phénomène: «Conceptuellement, on peut distinguer d’une part une homophobie qui se traduit par de la violence et de l’agressivité, mais aussi d’autre part une homophobie qui va sous-entendre une norme hétérosexuelle, qui va valoriser l’hétérosexualité, autrement dit une hiérarchie entre homosexualité et hétérosexualité. C’est ce qu’on va appeler l’hétérosexisme.» Ces deux expressions de l’homophobie se retrouvent l’une et l’autre dans les cas de rejets dans le contexte familial. «En sociologie, il y a ce qu’on appelle des pratiques de régulation, poursuit-elle. Elles permettent de maintenir les individus dans une norme. Mais pour qu’il y ait une norme, il faut nécessairement des personnes qui y dérogent, et qui sont dans ce cas identifiées. C’est le cas des folles, par exemple.»

«La famille est de façon générale un lieu de norme hétérosexuelle, c’est un lieu de régulation. Si un.e membre sort de la norme, il y a différentes stratégies: la violence en est une.»

«Il y a aussi l’exclusion, à différents degrés. La personne peut être définitivement exclue, ou bien à nouveau tolérée, mais à condition de ne jamais se présenter avec son compagnon ou sa compagne, ce qui assigne la personne à l’invisibilité.»

Yohann Roszéwitch signale en outre une surreprésentation des femmes dans les témoignages portant sur la famille et l’entourage proche. Alors qu’elles constituent en moyenne 25% dans les autres contextes, elles représentent ici 49% des cas. «La norme du sexisme est encore un poids dans certaines familles, analyse le président de SOS homophobie. Si des femmes dérogent à la règle de l’hétérosexualité, cela peut provoquer des réactions très fortes des proches.» Le rapport de 2014 signale que de nombreuses témoignantes rapportent «des conflits avec leur propre mère, comme cette jeune femme de 35 ans qui craint que sa mère, qui n’imagine pas sa fille élever un enfant avec une autre femme, use de moyens judiciaires pour obtenir la garde son petit-fils encore bébé.»

LA DIFFICULTÉ DE PORTER PLAINTE
Yohann Roszéwitch affirme qu’au delà d’être moins médiatisés, ces cas de LGBT-phobies sont aussi moins rapportées par les victimes auprès de la police: «C’est plus difficile de porter plainte car pour cela, il faut déjà s’accepter.»

«Certain.e.s jeunes ne veulent parfois pas témoigner, car ils n’ont pas encore conscience de leur propre homosexualité. Il faut aussi comprendre et accepter qu’on est victime. Parfois, les victimes, et c’est notamment le cas quand les violences viennent de personnes proches, sont dans le déni.»

«Quand on vit dans une petite ville, ça peut être aussi difficile, car dans le cadre d’une enquête, c’est aussi prendre le risque que son homosexualité soit connue. Passé ce cap de l’acceptation, il est alors possible de faire la démarche de porter plainte.» C’est justement l’objectif de Ne plus se taire, la campagne de l’association lancée en septembre dernier en direction des publics qui contactent le moins SOS homophobie: les personnes trans’, les femmes, les jeunes, les seniors. «On incite à parler, à témoigner, insiste Yohann Roszéwitch. Il faut aussi dépasser la crainte de se retrouver devant un comportement LGBT-phobe de la part des policièr.e.s qui vont recueillir la plainte. Il y a eu des progrès, notamment grâce à des associations comme Flag!, même si tout n’est pas encore parfait. Les victimes doivent savoir qu’elles ont le droit de porter plainte, que les circonstances liées à l’orientation sexuelle ou à l’identité de genre doivent être mentionnées dans leur déposition.»

UNE SOLUTION: LA MÉDIATION
Pour sa part, l’association Contact institue une démarche de médiation entre les familles qui peuvent avoir du mal à accepter le coming-out de leur enfant, et les personnes LGBT. Selon Nicolas Rottier, vice-président de Contact Paris-Ile de France, l’association rencontre peu de cas de violences physiques dans le cadre familial: «Les comportements que nous voyons sont plus du rejet, indique-t-il. Ce qui s’explique par le fait que les parents qui viennent nous voir sont déjà dans une démarche d’acceptation. Ils viennent à Contact justement pour trouver une forme d’aide, des réponses à leurs questions, du soutien.»

«Le rejet total, traduit par des actes violents, des coups, est quelque chose que l’on voit rarement à l’association. Mais certains parents sont dans le déni, ils arrivent en nous disant “Je veux comprendre… mais je ne veux pas accepter le mode de vie de mon enfant”.»

L’association Contact propose des solutions pour permettre à des enfants de renouer avec leurs parents: «Nous organisons des groupes d’écoute et de parole. À Paris, par exemple, il y en a deux par mois, qui peuvent rassembler jusqu’à une trentaine de personnes. Il y a des parents, mais aussi des personnes LGBT.» L’idée de ces temps de dialogue est justement de partager les expériences. «Il n’y a pas de jugement, insiste Nicolas Rottier. Par exemple, des parents qui ne tolèrent pas l’homosexualité de leur enfant sont confrontés à des parents, qui eux l’ont complètement acceptée. Ou bien des parents peuvent poser à des jeunes des questions qu’ils ne pourraient pas poser à leur propre enfant. Dans l’autre sens, des jeunes qui ne sont pas forcément out auprès de leur famille peuvent aussi poser des questions pour savoir comment d’autres parents ont réagi au coming-out et ainsi mieux se préparer pour le leur.»