Issu du parti Høyre, la droite libérale conservatrice norvégienne, Bent Høie est devenu ministre de la Santé en 2013, à la suite des dernières élections législatives. C’est en juin 2014 qu’il a annoncé vouloir réformer la loi sur le changement d’état civil, une promesse réitérée en avril 2015. Il a finalement profité de la dernière pride d’Oslo, le 25 juin, pour publier un document consultatif sur les différentes modifications de la loi autorisant les personnes trans’ à modifier leurs papiers. Lors de sa visite en France au ministère des Affaires sociales, il a accepté de rencontrer Yagg pour présenter plus en détails cette proposition «historique».

Le 25 juin, vous avez enfin présenté une proposition sur le changement d’état civil, que contient-elle? Elle donnera la possibilité aux personnes de changer leur genre simplement par une déclaration, car le système que nous avons actuellement va à l’encontre des droits humains. Aujourd’hui, il y a l’obligation d’avoir eu recours à un traitement médical, à la chirurgie, mais aussi à la stérilisation.

Le nouveau système que nous voulons mettre en place avec cette loi permettra donc aux personnes âgées de 16 ans et plus de modifier leur état civil par simple déclaration. Pour les enfants et adolescent.e.s entre 7 et 16 ans, la déclaration se fera avec les parents. Avant l’âge de 7 ans, le changement nécessitera un avis médical. Cela concernera notamment les enfants né.e.s intersexes.

La loi devrait être mise en œuvre l’année prochaine après quelques mois de travail autour de cette proposition. Ce n’est pas une loi qui va concerner l’ensemble de la population, mais elle est primordiale et urgente pour certaines personnes, elle permettra de changer le processus et de le rendre plus efficace.

La proposition concerne aussi les personnes trans’ mineures, pourquoi avoir décidé de mettre en place des mesures spécifiques pour elles? En Norvège, nous avons déjà ce qu’on appelle l’âge légal de décision médicale, qui est de 16 ans. Il me semble que c’est justement une période de la vie particulière où ça peut être très important: on commence à voyager seul.e, on cherche un travail, on part en vacances. Ça rend les choses difficiles si sur son passeport, ce qui est inscrit ne correspond pas à qui on est.

Comment en êtes-vous arrivé à voir la nécessité de se saisir de cette question? Je pensais que c’était un sujet qui méritait une période de réflexion, et en rencontrant des organisations trans’, j’ai compris que spontanément, personne ne décide de changer son changement d’état civil comme ça. C’est souvent l’aboutissement d’une question avec laquelle on lutte pendant de nombreuses années. Je pense que ce serait très étrange si la réponse de la société était «Non, on ne vous croit pas, vous devez revenir plus tard, et réfléchir encore». C’est la principale raison pour laquelle je pense que nous n’avons pas besoin d’une période de réflexion et qu’une personne peut décider d’elle-même. Au parti conservateur, nous avions déjà commencé à travailler sur cette question quand nous étions dans l’opposition, et l’ancien gouvernement avait voulu faire un groupe de travail là-dessus. Nous avons depuis changé de gouvernement, je suis devenu ministre, et il y a eu cette campagne d’Amnesty International avec la militante John Jeanette Solstad Remø [que Yagg a rencontrée en juin dernier, ndlr]. Le groupe de travail précédent travaillait sur cette problématique, mais surtout sous une perspective médicale: comment développer les ressources pour les personnes trans’, les services médicaux en matière de traitement, de chirurgie, pour les personnes qui souhaitent y avoir recours. Mais ce groupe ne se penchait pas beaucoup sur le côté juridique de la question.

La campagne d’Amnesty International m’a fait comprendre à quel point la Norvège était à la traîne, loin de là où elle devrait être, alors qu’elle est traditionnellement plutôt en tête sur ces questions.

Un groupe interministériel a donc été créé pour suggérer une loi.

En Europe, le Danemark a déjà mis en place des lois pour les personnes trans’, mais aussi Malte en avril dernier, et l’Irlande tout récemment. Si la Norvège emboîte le pas de ces pays, pensez-vous que cela peut avoir un impact sur le reste de l’Europe? Oui, je le crois. Il y a une tradition sur ce genre de thématique: certains pays doivent avancer et le reste suivra. Cela rend les choses plus faciles, à chaque fois qu’un pays évolue dans cette direction. J’espère que cette loi pourra aider les autres pays européens.

Vu de France, il est toujours étonnant de voir un parti de droite, conservateur, s’emparer des questions LGBT. Pourquoi n’est-ce finalement pas un paradoxe, selon vous? Ce qu’on voit en Norvège c’est que le parti conservateur a le plus de personnalités ouvertement homos à tous les niveaux: des ministres, des membres du Parlement, des maires… Pour moi, c’est très important de voir que les individus ont le droit de choisir, d’être libre de le faire. C’est une question capitale.

Je crois que ce serait très étrange pour moi en tant que conservateur d’affirmer que l’État sait mieux que moi quel est mon genre, si je suis un garçon, si je suis une fille! Alors que des personnes changent de vie, de vêtements, de comportement, l’État continue de leur dire «Non, nous ne respectons pas cela, vous devez rester tel que cela est défini à votre naissance.»

Vous-même êtes ouvertement gay, ne pas cacher votre homosexualité a-t-il été logique au début de votre carrière politique? Aujourd’hui, c’est devenu plus facile. J’ai fait mon coming-out en 1996, je suis en partenariat depuis 2000. Ce n’était pas difficile, il y a eu d’autres personnes avant moi. Et j’ai aussi été très chanceux, car c’était à un moment où les choses évoluer, à la fin des années 90. Cinq ou dix ans avant, cela aurait été plus compliqué. Mais à ce moment-là, il y avait de grandes discussions sur le partenariat, sur le mariage des couples de même sexe, et ça a changé les mentalités.

Le coming-out vous semble donc un bon moyen de faire avancer les choses dans la société? Je n’ai jamais été un «politicien LGBT». Le coming-out est évidemment bénéfique, mais je n’ai jamais été engagé, comme on le dit traditionnellement, sur les questions LGBT, j’ai suivi d’autres sujets en politique et ce n’est pas une grande partie de mon travail. Mais j’ai un grand respect pour les militant.e.s qui travaillent sur ces sujets. Je crois que c’est important aussi de montrer qu’on peut être ouvertement gay, lesbienne, bi.e ou trans’, mais que ce n’est pas tout ce qui nous définit: qu’on peut être ministre de la santé du gouvernement conservateur et être gay, et ne pas être réduit à ça. Dans le futur, on pourra être ce qu’on veut, footballeur, médecin, tout en étant homo et ce ne sera pas la seule chose qui nous définira. C’est très important pour moi. Être gay, c’est juste une partie de moi.