La décision du Premier ministre Tony Abbott et des élu.e.s de la Coalition au pouvoir en Australie de ne pas autoriser les parlementaires du Parti libéral à voter librement sur la proposition de loi visant à ouvrir le mariage aux couples de même sexe qui sera déposée devant la chambre basse du Parlement la semaine prochaine par l’un des leurs semble mener tout droit vers un vote populaire. Et ce, bien qu’un référendum ne soit pas nécessaire d’un point de vue constitutionnel (contrairement à ce qu’il s’est passé en Irlande). Le Parlement fédéral serait tout à fait légitime pour se prononcer, rappelle Paula Gerber, professeur de droit à la Monash University.

UN RÉFÉRENDUM INUTILE
Ce référendum, annoncé en début de semaine par Tony Abbott, pourrait prendre la forme de ce que les Australien.ne.s appellent un plébiscite, c’est à dire un référendum dont le résultat ne lie pas le gouvernement. Une sorte de sondage à l’échelle du pays. L’Australie n’a à ce jour connu que trois plébiscites – en 1916 et 1917 sur la conscription, en pleine Première Guerre Mondiale, et en 1977 pour choisir le nouvel hymne national. Pour de nombreux observateurs/trices, organiser un plébiscite coûterait très cher (alors que le gouvernement, comme partout, tente de faire des économies) pour obtenir une information déjà bien connue: selon les sondages, les avis favorables oscillent entre 59% (Essential Report, juin 2015) et 72% (Crosby Textor, juillet 2014).

Autre question: quand ce référendum devrait-il avoir lieu? Tony Abbott préférerait qu’il se tienne après les prochaines élections (prévues au plus tard en janvier 2017) et n’en devienne pas l’un des enjeux. Pour les partisan.e.s du mariage pour tou.te.s, au contraire, le plus tôt serait le mieux. «S’il doit y avoir un plébiscite, il faut qu’il ait lieu le plus tôt possible, souligne l’association Australian Marriage Equality. Il doit servir à informer le prochain gouvernement, quel que soit le parti qui le forme. Nous avons déjà commencé à préparer une proposition de loi pour un plébiscite organisé lors des prochaines élections. Il montrera ce que tous les sondages montrent depuis sept ans.» Un groupe de sénateurs/trices, emmené.e.s par les Verts, ont annoncé leur intention de présenter une proposition de loi en ce sens. «Tony Abbott ne veut pas un plébiscite pour laisser le choix aux gens, il le fait pour gagner du temps et au bout du compte tenter de repousser le mariage égalitaire, a commenté le sénateur Richard Di Natale, président des Verts au Sénat, cité par Star Observer. On ne peut pas faire confiance à Tony Abbott et espérer qu’il ne reportera pas plus tard, ne proposera pas une question biaisée ou n’en fera pas un référendum inutile avec peu de chances de réussite. Mais si un plébiscite est le seul choix que nous ayons, il doit se tenir lors des élections qui arrivent et le Parlement doit choisir la question posée.»

UN PARI RISQUÉ
Au-delà des manipulations politiciennes reprochées au Premier ministre, la possibilité d’un référendum fait naître une autre crainte: celle d’une campagne violente, haineuse, comme celle qu’a connu la France en 2012 et 2013 et que l’on devine déjà dans le spot de publicité diffusé par l’organisation Australian Marriage Alliance – un spot dont la diffusion sur certaines chaines avait fait polémique et vient d’être suspendue, sans doute parce qu’elle n’est plus nécessaire.

C’est un pari risqué que fait Tony Abbott en empêchant les élu.e.s de son parti à se prononcer en leur âme et conscience sur une telle question. The Herald Sun évoque notamment l’exemple de Kelly O’Dwyer, élue à la Chambre des Représentants de la circonscription d’Higgins, dans l’État du Victoria, star montante du Parti libéral, favorable à un vote libre et à l’ouverture du mariage. Lors des prochaines élections, elle sera opposée à deux candidats ouvertement gays, le travailliste Carl Katter et le Vert Jason Ball. Si les élections se tenaient ce week-end, Kelly O’Dwyer perdrait probablement son siège, selon une source au Parti libéral citée par The Herald Sun. D’autres sièges de l’État seraient dans la même situation.

Les élu.e.s du Parti libéral n’ont d’ailleurs pas l’intention de courber l’échine sans rien dire. Warren Entsch, co-auteur du texte qui pourrait être présenté au Parlement, a maintenu son intention de le soumettre. Plusieurs parlementaires – Warren Entsch, Teresa Gambaro également co-auteure du texte, Dean Smith, Wyatt Roy le benjamin de l’assemblée, Kevin Hogan – ont fait savoir que si la proposition de loi était soumise au vote, ils et elles ne suivraient pas la ligne imposée par le parti et voteraient pour l’ouverture du mariage. Une liberté dont ne disposent pas les membres du gouvernement, qui sont aussi membres du gouvernement, appelé.e.s «frontbenchers», par opposition aux «backbenchers» que sont les parlementaires sans ministères. Comme Tony Abbott l’a rappelé en début de semaine, «si un frontbencher ne peut pas soutenir la politique du parti, il doit quitter le “frontbench”».

Comme lors de tout débat parlementaire, certains discours sortent du lot. C’est le cas par exemple de celui prononcé par Tanya Plibersek, l’une des chefs de file du Parti travailliste, qui a profité de son temps de parole hier, mercredi 12 août, à la Chambre des Représentants, pour présenter des excuses aux familles homoparentales toujours privées de reconnaissance légale en raison des échecs des politiques:

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«Je voudrais prendre le temps de m’adresser directement aux ados gays et lesbiennes au sujet de la décision prise par les partis libéral et national hier soir. Il est possible que vous vous sentiez très déçu.e.s, et est possible que vous vous sentiez lâché.e.s, et il est possible que vous ayez le sentiment d’avoir été traité.e.s comme des citoyen.ne.s de seconde zone par le Parlement. Je voudrais vous dire aujourd’hui: ce n’est pas vrai. Il y a beaucoup de gens ici qui défendent vos droits et vous soutiennent. Je veux dire aux enfants qui ont deux mères et deux pères: il n’y a aucun problème avec vos familles. Nous sommes fièr.e.s de vous. Nous sommes déterminé.e.s à faire en sorte que vos mères et vos pères puissent se marier, de la même façon que les enfants avec qui vous allez à l’école ont des parents qui sont mariés. Je sais que la décision d’hier soir a été très décevante pour nombre d’entre nous, mais la lutte pour le mariage égalitaire n’est pas terminée. Le combat continue, pas simplement dans ce Parlement, mais au-delà dans la société au sens large. Nous savons que de nombreux/ses Australien.ne.s – homo, hétéro, qu’importe – sont opposé.e.s aux discriminations contre quelque partie de notre communauté que ce soit.»

À retenir également, la réponse du travailliste Tim Watts, très ému, au sénateur libéral Eric Abetz, qui lors de la réunion de la Coalition mardi dernier a affirmé que de nombreux homosexuels ne voulaient pas se marier, citant en exemple le couple Dolce et Gabbana.

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«Avec ces commentaires, je me demande si le sénateur Abetz a déjà rencontré un homme gay. (…) Je vais parler d’un homme gay que je connais. Un homme que j’appelle mon oncle Derek, mais que mon oncle Ian n’a jamais pu appeler son mari. J’ai connu Derek avec des yeux d’enfant. C’était l’oncle qui préparait Noël, avec des décos et des papiers cadeau élaborés, celui qui mettait de l’ambiance dans les fêtes. Le type de personne que tout le monde a envie de connaître, particulièrement doué avec les enfants. Il aurait fait un père formidable. Comme son partenaire Ian, que j’ai vu depuis avec mes enfants. Quand j’y pense, je ne me souviens pas m’être jamais demandé pourquoi Derek et Ian étaient tous les deux des hommes, ça me semblait normal quand j’étais enfant. Malheureusement ça n’était pas normal pour les adultes de ma famille, au début en tout cas. Mon grand)père notamment, l’une des plus grandes influences de ma vie, a eu beaucoup de mal avec cette situation. C’était un homme conservateur (…) actif dans son église et sa communauté. D’autres membres de ma famille ont conseillé à mon oncle de ne pas faire son coming-out auprès de mon grand-père. C’était le Queensland des années 1980, très différent de l’Australie d’aujourd’hui. Mais il l’a quand même fait, et ça ne s’est pas passé sans heurts. Il n’y a pas eu d’acceptation instantanée. Les gens ne changeaient pas les points de vue de leur famille en une nuit.

«Mais notre famille a suivi le même parcours que beaucoup d’autres Australien.ne.s ces dernières années. Un parcours vers l’acceptation, puis vers l’amour. Et petit à petit Derek a commencé à faire partie de notre famille. C’était une bonne chose, parce que la famille a traversé des moments difficiles. C’est horrible de regarder quelqu’un mourir du sida. Encore plus dans le Queensland des années 1980 et 1990. Quand on est confronté non seulement aux horreurs de la maladie mais aussi aux outrages et aux horreurs de l’absence de reconnaissance de la société qui vous entoure. Être confronté aux passages à tabac par des voyous haineux dans la rue alors que votre corps s’auto-détruit de l’intérieur. Mon grand-père n’était pas du style à exprimer ses émotions, comme nombre d’hommes des années 1950 dans le Queensland, il montrait son amour par ses actes, pas par les paroles. Alors tandis que le corps de Derek dépérissait, il a montré son amour en débarquant chez eux à l’improviste, pour faire du bricolage dans leur maison, sur des choses qui n’avaient pas besoin d’être réparées.

«C’est un voyage que de nombreux/ses Australien.ne.s ont fait, de l’ignorance et la haine à la compréhension et l’amour. Derek avait planifié ses propres obsèques, et je les ai détestées, parce que c’était une fête, une célébration de sa vie. J’ai détesté ça parce que je ne pensais pas que les gens devaient être heureux à cette occasion. Mais c’était une fête qu’il avait voulue avec un message politique. Il y avait des rubans rouges partout. Et je sais qu’à la lumière de ce qu’il s’est passé ces dernières 24 heures, il aurait voulu que je fasse passer un message politique. Il aurait voulu que je dise au sénateur Abetz: ne vous targuez pas de savoir ce que les Australien.ne.s homos veulent. Ne leur dites pas ce qu’ils/elles veulent ou ne veulent pas. N’utilisez pas la loi pour leur refuser le même droit de choisir, la même reconnaissance pour leurs relations que les couple hétéros. Les gens comme le sénateur Abetz et le Premier ministre sont à juste titre considérés comme des blagues anachronistes sur cette question par une majorité d’Australien.ne.s. Une impression renforcée par cette référence absurde à Dolce & Gabbana. Croyez-le ou non, tous les gays ne sont pas des designers de mode italiens! Ne perdons pas de vue que bien que cela nous amuse, il s’agit de questions sérieuses, de dignité humaine et de discrimination légal dans ce débat. N’oublions pas que le mouvement LGBTI en Australie est une cause sérieuse, avec des conséquences sérieuses pour les Australien.ne.s LGBTI. Une cause qui a traversé des moments très durs en Australie ces dernières décennies et une cause que nous devrions tou.te.s, dans notre rôle de représentant.e.s, prendre très au sérieux.»