L’un des plus beaux numéros de Têtu fut sans doute celui de décembre 1999, le numéro 40, avec un dossier spécial, intitulé « Notre siècle » et la plus belle couv de l’histoire du magazine, une sublime photo en noir et blanc du couple Cocteau / Marais. Nous étions à la veille de l’an 2000. Têtu se penchait alors sur « notre histoire », celle de ces gays, lesbiennes bis et trans qui ont marqué la société à leur façon durant tout le XXème siècle. Depuis le 23 juillet, date à laquelle la société qui l’éditait a été placée en liquidation judiciaire, Têtu a désormais rejoint lui aussi « notre histoire ».

Pendant ses 20 années d’existence, c’est peu dire que le magazine aura marqué l’histoire de la presse gay. En France, mais aussi dans le monde entier. A-t-on vu ailleurs, même aux États-Unis, une revue d’une telle qualité, d’un tel standing? Non. Pour une raison simple: aucun autre titre n’a été financé à perte – jusqu’à plus de 2 millions d’euros par an – par un mécène pendant 18 ans. Il faut d’ailleurs rendre hommage à Pierre Bergé d’avoir permis l’existence d’un titre comme Têtu pendant ces quasi-deux décennies. Et saluer le courage de Jean-Jacques Augier qui a tenté – hélas sans succès – de rendre le titre rentable.

Les causes de la disparition de Têtu sont nombreuses. Son dernier propriétaire lui-même les a pointé du doigt dans son message d’adieu. Il est aisé de refaire le match après coup. La critique est légitime bien entendu, et des erreurs ont sans nul doute été commises. Mais l’outrance et la mauvaise foi que l’on peut trop souvent lire sur les réseaux sociaux ne font pas honneur à celles et ceux qui les propagent. Les nombreuses infos ou actions que le magazine ont relayées pendant 20 ans ont sans doute amélioré, sinon sauvé, la vie de nombreux gays et de nombreuses lesbiennes. Ou les a tout simplement rendu fiers de ce qu’ils/elles étaient. Un exemple: c’est grâce à Têtu que le Refuge a pu se construire. Et que dire de tout le travail d’information sur le VIH? Cela ne mérite-t-il pas un minimum de respect? Pour ne pas rester sur une note négative, on retiendra également le bel élan de solidarité de tous ces lecteurs qui se sont abonnés alors que le magazine était déjà en redressement judiciaire et qui racontent tweets après tweets, post facebook après post facebook combien le titre a compté pour eux.

PREMIER ACHAT, MI-HONTEUX, MI-IMPATIENT
Une note plus personnelle, maintenant. Lorsque le redressement judiciaire a été annoncé, l’équipe a demandé aux internautes de tweeter ou de partager leur couverture préférée ou leur souvenir le plus marquant. Ayant été salarié de Têtu pendant plus de cinq ans, j’ai eu le plus grand mal à faire le tri parmi tous ces numéros et tous ces souvenirs, tant ils sont nombreux. Comme beaucoup, je me rappelle du premier achat, mi-honteux mi-impatient, chez un marchand de journaux bordelais en 1998 ou 1999. C’est un autre épisode pourtant, qui m’est revenu avec plus d’insistance en mémoire récemment.

Flashback. Nous sommes le 21 avril 2002, au soir. C’est le « coup de tonnerre »: Jean-Marie Le Pen est qualifié pour le deuxième tour de l’élection présidentielle, la gauche est éliminée. Têtu avait réalisé un beau coup en parvenant à interviewer pour la première fois deux candidats majeurs à l’élection présidentielle. Personne ne croyait sérieusement à ce moment-là que Lionel Jospin arriverait en troisième position du scrutin. Le 22 avril, l’équipe du magazine, dirigé alors par Thomas Doustaly, se réunit, avec quelques proches du journal, parmi lesquels des président.e.s ou ancien.ne.s président.e.s d’Act Up-Paris comme Philippe Mangeot, Emmanuelle Cosse ou Victoire Patouillard. Une belle réunion, quasi cathartique, où l’abattement a vite cédé le pas à l’envie d’agir. Faire un numéro spécial en quelques jours relève de la mission impossible, il est alors décidé de lancer en urgence une pétition appelant à voter contre Le Pen et de la diffuser dans un petit cahier spécial imprimé en urgence. Le numéro spécial sera publié le mois suivant.

En s’engageant pendant l’entre deux tours, Têtu prenait ainsi sa place dans le débat national. Ce faisant, il était pleinement dans son rôle, celui d’un média qui, à partir de son expérience de minorité, s’adresse à la société tout entière. L’un des reproches récurrents faits à la presse gay ou LGBT est qu’elle enfermerait ou conforterait les lecteurs dans un « ghetto » imaginaire (« communautariste », disent les homophobes). C’est tout le contraire. En permettant aux gays, lesbiennes, bis et trans’ de connaître leur histoire, leur culture, leurs droits, en rendant visibles leurs actions ou leurs engagements, la presse LGBT n’enferme pas ses lecteurs et ses lectrices, elle les libère. Comment s’ouvrir sur le monde si l’on ne se connaît pas soi-même? La connaissance est une arme, dit un vieux slogan d’Act Up…

La disparition d’un titre de presse n’est jamais une bonne nouvelle. Mais cela ne marque pas non plus la fin de l’histoire.

Peut-être d’ailleurs Têtu, tel le phénix, renaîtra-t-il de ses cendres. La marque doit être mise aux enchères prochainement. Espérons que ses éventuels nouveaux acquéreurs auront à cœur de préserver l’héritage colossal laissé par les 212 numéros et une flopée de hors-série du magazine. Peut-être un autre titre émergera-t-il. Après tout Têtu a lui-même succédé à Gai Pied, disparu en 1991. Ce qui est certain est que la nécessité d’une presse LGBT n’a pas disparu. Les combats restent nombreux, nos cultures sont plus vivantes que jamais. Ils et elles méritent de continuer à être racontés. Par nous-mêmes. A la première personne.