Les manifestations d’hostilité à l’homosexualité prennent en Afrique des formes très variées d’un pays à l’autre, elles sont aussi fonction de l’état de visibillité des LGBT et du contexte national et international et il n’y a pas par essence une homophobie « africaine ». Ce sont les principaux enseignements d’une présentation passionnante dans le cadre de  la sixième conférence européenne des études africaines (ECAS) qui s’est tenue à Paris, à l’Université Panthéon-Sorbonne du 8 au 10 juillet dernier.

Mobilizations Against Homosexuality in Africa

Mobilizations Against Homosexuality in Africa Actors Origins and Effects ECAS 2015 Sorbonne Paris

 

Intitulée « Mobilisations contre l’homosexualité en Afrique: acteurs, origines et effets », la présentation a vu se succéder quatre chercheurs qui ont travaillé sur un grand nombre de pays africains. Michael Bosia (Saint Michael’s College, Vermont, USA) a mené ses recherches en Ouganda, l’anthropologue Christophe Broqua (UMI TransVIHMI) a travaillé sur le terrain au Sénégal et en Côte d’Ivoire, Lia Viola (Universita degli Studi di Torino) s’est rendue sur la côte kenyane.

 

EN OUGANDA, UNE LOI TRÈS SÉVÈRE
Premier à prendre la parole, Michael Bosia a rappelé qu’en Ouganda, les manifestations d’hostilité à l’égard des homosexuel.le.s ont aussi conduit à de fortes mobilisations des LGBT. Selon lui, l’homophobie a précédé dans ce pays le concept social d’homosexualité, telle que nous la définissons dans les pays développés, et de nombreux acteurs ont joué un rôle majeur: les médias (en dénonçant ouvertement des homos), le gouvernement et les églises. Depuis 2009 et la publication d’une loi particulièrement sévère puisqu’y figurait la peine de mort pour les homosexuels, l’Ouganda est particulièrement scruté par la communauté internationale. Le rôle de l’église évangélique américaine, et de ses financements, est désormais bien connu dans la construction du discours homophobe.

MOUVEMENTS OPPOSES
La situation est différente en Afrique de l’Ouest francophone, et singulièrement dans les deux pays étudiés par Christophe Broqua, le Sénégal et la Côte d’Ivoire. D’un côté, le Sénégal a vu s’accroître les manifestations d’hostilité au fur et à mesure que les LGBT s’organisaient pour demander un changement de la législation (l’homosexualité est criminalisée au Sénégal) ou pour lutter contre le sida. Selon Christophe Broqua, ces deux mouvements opposés se nourrissent l’un l’autre. Pour le chercheur, l’attitude de la France joue aussi un rôle mobilisateur des opposants à l’homosexualité. Le chercheur explique notamment que tout ce qui peut ressembler à de l’ingérence dans les affaires du pays et toute dénonciation de l’homophobie par l’ancienne puissance coloniale provoque à l’intérieur du Sénégal l’effet inverse, à savoir une pression accrue envers les LGBT.

La Côte d’Ivoire présente un visage bien différent. D’une part parce que l’homosexualité n’y constitue pas un délit mais aussi parce que les LGBT semblent se « fondre » dans le paysage sans trop de problème. Mais l’équilibre reste fragile. Broqua cite l’exemple d’une ONG subventionnée par l’ambassade de France (qui avait à l’époque médiatisée cette aide), ce qui a provoqué des réactions d’hostilité.

Dans ces deux pays, en 2012-2013, les débats franco-français sur le mariage pour tous ont aussi eu un impact. Ainsi, alors qu’au Sénégal, le débat sur la dépénalisation était devenu public en 2013, certains médias entretenaient la confusion avec la question du mariage en en illustrant un article sur la dépénalisation avec une photo de la « Manif pour tous ».

VIOLENCE VERBALE ET PHYSIQUE
Au Kenya, Viola Lia s’est intéressée à la perception de l’homosexualité dans les communautés musulmanes vivant sur la côte. Parlant le swahili, confronté à l’islamophobie du reste de la population kenyane, ces communautés ont, d’après Viola Lia, développé depuis les années 90 un discours homophobe dont les homosexuels (l’étude porte sur les hommes) visibles sont les cibles. Une violence verbale mais aussi physique. Les arguments pour s’opposer aux homosexuels sont le caractère transgressif de l’homosexualité, son caractère anarchique et la peur qu’elle soulève. Pourtant, Viola Lia a constaté sur place qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Les relations sexuelles entre personnes de même sexe étaient plutôt intégrées aux autres avant les années 90. On était défini par ses pratiques, non par son identité. Aujourd’hui alors que la visibilité s’accroit, et que les concepts occidentaux d’homosexualité et d’hétérosexualité sont appropriés au Kenya, les homosexuels sont montrés du doigt. Mais pour ces communautés, cette homophobie est aussi l’occasion de s’opposer au changement à l’œuvre dans le pays et de marquer leur différence.

POLITIQUE INTÉRIEURE
Ces considérations de politique intérieure ont été analysées par Benjamin Everslade (SOAS/ University of London). D’après son étude, réalisée sur la base d’enquêtes internationales et de la lecture de la presse, les raisons qui poussent les gouvernements à faire de l’homosexualité une question politique varient d’un pays à l’autre. Au Zimbabwe, un pays où historiquement, la parole publique sur l’homosexualité s’est fait entendre au plus haut niveau, l’homosexualité est combattue car elle serait une menace pour la survie de l’humanité, une offense faite aux femmes et serait aussi anti chrétienne.

Au Rwanda, le discours contre l’homosexualité s’est développé en réactions à des événements internationaux. Everslade cite aussi l’exemple de l’église anglicane, qui dans certains pays est plus tolérante sur la question. Au Nigeria, enfin, l’homophobie vient en réaction pour contester le néocolonialisme.

Ces quatre interventions permettent d’approfondir et d’affiner notre vision des enjeux de la lutte pour la reconnaissance des droits des LGBT en Afrique, ainsi que des forces hostiles qui s’y opposent.