Lorsque des militants LGBT niçois ont voulu se rendre la première fois sur la tombe de Magnus Hirschfeld, au Cimetière de Caucade, ils ont dû rebrousser chemin après avoir tourné en vain pendant une heure. Le responsable du cimetière ne leur a pas été d’un grand secours: il n’avait jamais entendu parler du fondateur de l’Institut de sexologie de Berlin, et n’avait aucune idée de l’endroit où se trouvait sa tombe.

Le médecin et militant homosexuel allemand Magnus Hirschfeld est venu s’installer à Nice en novembre 1934. Il y est mort le jour de ses 67 ans, d’une crise cardiaque, le 14 mai 1935, il y a exactement 80 ans. Dans un livret réalisé pour le Mémorial de la Déportation Homosexuelle, les historiens Hans P. Soetaert et Donald W. McLeod expliquent que le docteur avait choisi de s’installer sur la Promenade des Anglais:

«Après avoir donné, entre 1930 et 1932, une série de conférences à travers le monde, Hirschfeld avait vu sa santé se détériorer. À Nice, il s’était d’abord installé à l’Hôtel de la Méditerranée, un établissement aujourd’hui disparu, situé à cette époque au 25 de la Promenade des Anglais. Quelques mois plus tard, en février 1935, Hirschfeld emménagea dans un appartement du Gloria Mansions I, un somptueux immeuble de six étages sis lui aussi sur la Promenade des Anglais, au n°63. Hirschfeld habitait au cinquième, dans un appartement vraisemblablement situé dans l’extrémité ouest du bâtiment, donnant au sud sur la Méditerranée.»

L’immeuble est toujours là (photo ci-dessous), mais un autre bâtiment, le Gloria Mansions IV, a été construit juste devant, dans un styles plus années 60. La vue imprenable qu’avait Hirschfeld sur la Méditerranée est aujourd’hui sans doute bloquée.

gloria mansions I magnus hirschfeld
©Xavier Héraud

PROMENADES ET TRAVAIL ACHARNE
Hans P. Soetaert et Donald W. McLeod décrivent un quotidien consacré à profiter de la douceur de la ville et de la région, mais aussi à travailler:

«Hirschfeld aimait se promener sur le front de mer et arpenter les rues de la ville. De nombreuses photos du médecin allemand accompagné de son élève et amant chinois, Li Shiu Tong (Tao Li), et de visiteurs jalonnent son livre d’or personnel. Le couple organisait également de brèves escapades à Monaco ou dans la colonie d’artistes toute proche de Haut-de-Cagnes, où Suzy Solidor viendrait s’installer après-guerre. Mais Hirschfeld consacra également ses derniers jours à Nice à un travail acharné. Devinant peut-être que sa fin était proche, mais nourrissant l’espoir de poursuivre et de promouvoir en France ses recherches dans le domaine de la sexologie, Hirschfeld se consacra ardemment à la traduction française de ses travaux.»

LE «PIONNIER DE NOS CAUSES»
Lorsqu’ils sont venus lui rendre hommage sur sa tombe à l’occasion du 75e anniversaire de sa mort, le Centre LGBT niçois et le Mémorial de la Déportation Homosexuelle ont déposé une gerbe avec ce mot: «Au pionnier de nos causes». On lui doit en effet les premières recherches non-hostiles consacrées à la diversité des sexualités et des genres. Sur sa pierre tombale figurent d’ailleurs les mots suivants: «per scientiam ad justiciam»: «la justice par la science». C’était la devise du Comité Scientifique-humanitaire, qu’il avait créé notamment pour lutter contre le fameux Paragraphe 175 du code pénal allemand, qui prévoyait de la prison et la perte des droits civiques pour les personnes se livrant à des «actes contre-nature» avec d’autres personnes du même sexe.

Après avoir mené plusieurs travaux sur les sexualités et le travestissement, Hirschfeld fonda l’Institut de sexologie à Berlin en 1919.  Persécuté par les nazis, il quitta l’Allemagne en 1931. Les troupes d’Hitler pillèrent son Institut en 1933.

Au 63, Promenade des Anglais une plaque usée par le temps rappelle que l’écrivain et journaliste allemand Theodor Wolff fut arrêté ici par les nazis. Rien n’indique que c’est également ici que Magnus Hirschfeld, le premier véritable militant homosexuel, a vécu les derniers mois de sa vie. Une idée de revendication pour les associations LGBT de Nice?