Une journée contre l’homophobie et la transphobie, en quoi est-ce important?
Ce qui est important, c’est que les gens sachent que nous avons notre dignité et notre honneur, que nous voulons vivre dans la société sans moins de facilité que le monde hétéro, que nous ne sommes inférieur.e.s en rien, qu’il y a parmi les homos et les trans’ le même éventail de capacités, intellectuelles, artistiques, physiques, et que nous voulons pouvoir être connu.e.s pour notre orientation sexuelle et notre identité de genre sans susciter de mise à l’écart par ces mots, ces regards, ces plaisanteries, tous ces rejets qui nous flétrissent.

Vous êtes un modèle et un exemple qu’on peut réussir sa vie et prôner la visibilité des personnes trans’. Mais il y a peu de personnalités trans’ visibles en France. Pourquoi?
Je dois tout de suite préciser qu’après avoir apprécié et même recherché la notoriété pendant que je faisais du spectacle, j’ai tout fait pour me faire oublier dès que j’ai pressenti ma possible intégration à l’éducation nationale. Et je suis restée dans le placard pendant trente ans. Comme beaucoup aujourd’hui. Pourquoi? C’est que, quand on est jeune ou encore jeune, qu’on passe, qu’on a un métier, une vie privée, un ami, des amis, tout ça dans un total anonymat (sauf pour l’ami, et encore) on a l’impression d’être cette femme qu’on a rêvé d’être, une femme comme les autres, en tout cas aux yeux de la société, et cela nous plaît.

Comment expliquez-vous que des personnalités trans’ ne souhaitent pas faire leur coming-out en France alors que le phénomène a pris beaucoup d’ampleur aux États-Unis?
En dehors de la question strictement personnelle de savourer sa vie «normale» dans l’anonymat, ce qui retient les personnalités trans’ de se faire connaître, c’est une question d’image dans la société. Telle directrice générale d’une importante société qui a de l’allure, du charisme, de l’autorité, sait que ces qualités risquent fort d’être considérées comme des séquelles de sa «dysphorie de genre» et seront dévaluées d’autant. Elle sait qu’elle sera observée: la voix, les pieds, les mains, les regards, les cheveux, tout sera passé au crible. C’en est assez pour qu’elle perde une partie de ses moyens. Dans les milieux artistiques, théâtre, cinéma, décoration, couture etc. il peut y avoir d’admirables réussites. Il y a un petit nombre d’initié.e.s qui savent que tel ou telle est trans’.

Ces trans’ ne se rendent pas visibles parce qu’il est évident que ce genre de publicité porterait les regards sur leur «genre» plutôt que sur leur talent.

C’est à rapprocher de l’attitude de Xavier Dolan qui refuse un prix LGBT pensant qu’il en serait marginalisé. Ce qui est dommage, c’est que les personnes qui sont trans’ et qui ont réussi dans la vie veuillent rester anonymes. Ce sont elles précisément dont la visibilité aiderait toute la «communauté». Or elles se méfient de cette visibilité. Elles se protègent. Je souhaite qu’elles réfléchissent au rôle qu’elles peuvent jouer.

Le mariage pour tous et l’adoption ont été obtenus mais de nombreux droits restent à conquérir. À commencer par les droits des trans’. Comment mobiliser les LGBT?
Après le grand exploit de la loi sur le mariage pour tous, il était évident que s’installerait une longue pause et qu’il ne faut pas espérer que la situation puisse se débloquer maintenant en période électorale. Quant aux promesses, on sait qu’elles n’engagent que ceux qui y croient. On pourrait faire remarquer que les FtoM (Female to Male) obtiennent leur changement d’identité sans subir de greffe de pénis, l’opération étant jugée dangereuse et aléatoire, alors que les MtoF (Male to Female) n’obtiennent leur changement d’identité qu’après vaginoplastie réalisée et dûment constatée. Cela est une injustice de fait qui doit être corrigée. Le fond de ma pensée est qu’il serait bien préférable que l’État se dégage une bonne fois des considérations de genre. Pas de monsieur ni de madame, un terme neutre, comme au Japon. Et pas de 1 ni de 2 sur le numéro national d’identité. Que de soucis en moins!

Existe-t-il selon vous une solidarité entre les gays et les lesbiennes par rapport aux trans’?
Chacun sait que lors de l’adoption de la loi sur le mariage pour tous, les gays n’ont pas joué le tout ou rien et ont laissé en suspens les revendications des trans’. Certaines alors de crier à la guerre gays/trans’. Mais le mariage pour tous n’était pas chose à dédaigner. Depuis le début des années 50, apparition des trans’, j’entends parler de cette opposition. Dans les spectacles de travestis, les regards se détachaient des travestis traditionnels pour se fixer sur ce qui faisait leur étonnement: les trans’ (Coccinelle, etc.) Il est vrai que les trans’ étaient considéré.e.s comme de la concurrence déloyale. Petite guéguerre. Mais des piques et des disputes il y en avait tout autant entre Capucine et moi qu’entre deux travestis. (Oh! le monde du spectacle!)

Aujourd’hui le monde des trans’ est si divers, il y a tant d’opinions et de comportements divergents qu’on ne peut espérer une solidarité de genre. Les associations doivent en souffrir.

Comment alors s’assurer de la solidarité des gays et des lesbiennes? On en trouve, mais ce n’est pas massif. Pour ma part, j’ai des ami.e.s que je crois sincères tant chez les trans’ que chez les gays et les lesbiennes. Je veux bien croire aussi que les hétéros de mes ami.e.s n’ont pas de secrète réserve à mon égard. La pénétration de la société par les trans’ a déjà commencé. Bien que les pionnières de la transsexualité soient françaises et que la pépinière ait été le Carrousel, celles qui sont le plus avancées (jusqu’auprès du président Obama, m’assure-t-on) sont les Américaines. Si cela est vrai, nul doute que la France suivra. Inutile de dire que, cocardière, j’aurais aimé que le chemin soit ouvert à et par Paris.