Films, conférences, expositions, spectacles, performances… C’est tout cela le festival Explicit, dont la première édition a lieu à Montpellier, les 22, 23 et 24 mai prochain. D’après son nom, on peut aisément comprendre qu’Explicit s’intéresse au sexuel (le festival est d’ailleurs interdit aux – de 18 ans) et veut donner «la parole aux scènes d’avant-garde qui inventent et analysent les représentations du “sexuel” hors des codes et des normes dominantes». Les contre-cultures queer, post-porn, le féminisme sex-positif, les porn studies seront donc à l’honneur comme nous l’explique Marianne Chargois, programmatrice (avec Mathieu Hocquemiller) du festival.

Pouvez-vous nous expliquer d’où vous est venue l’idée de créer Explicit?

Marianne Chargois

Marianne Chargois

Nous avons remarqué que, contrairement à certains discours qui prétendent que la sexualité est partout dans l’espace public, le sexuel est en réalité très peu parlé et représenté. Si l’allusion au sexuel est certes présent dans les médias, il s’agit toujours de références hétérosexuelles normées. De plus, ce citationnel reste allusif, l’explicite restant exclusivement cantonné à «des endroits faits pour ça »» comme si l’explicite était nécessairement pornographique. Mais cette peur de la proximité avec la pornographie crée un repoussoir qui fait qu’on ne s’intéresse que peu au sexuel. Pourtant les sexualités et leurs représentations sont des constructions culturelles complexes, porteuses d’enjeux politiques: exister socialement passe par le fait d’être visible. C’est par exemple ce qui se joue avec les cultures queer, féministes et sex positives, où l’explosion de toutes les normes binaires (homme/femme, homo/hétéro, pénétrant/pénétré, blanc/racisé, etc.) permet l’invention de corps polymorphes, et de pratiques émancipatrices. Explicit est donc venu du besoin de créer un espace de visibilité aux inventions et dé-constructions du sexuel, hors des codes dominants, dans l’envie de collectiviser nos imaginaires sexuels, qui sont en fait toujours dans un même temps des imaginaires politiques.

Quel est le fil conducteur de ce festival? Notre programmation repose sur du corps (spectacles, performances), du discours (conférence), de l’image (films, expositions), des livres (café-lectures), donc des supports et portes d’entrées très différentes.

Mais ce qui rassemble toutes ces propositions est qu’il y est toujours explicitement question de sexualité, que ce soit dans les mots, dans l’image, ou dans la dissection de ce qui traverse la construction des sexualités et de leurs expressions.

Les contre-cultures sexuelles que vous présentez sont-elles encore underground? Je ne sais pas ce que veut dire être underground ou non: tout dépend d’où se situe le point de vue, si on est une personne qui évolue dans ces contre-cultures ou non. Si je prends l’exemple du post-porn, certains films font figure de mainstream à l’intérieur de cette contre-culture; par contre, ces mêmes films étant complètements inédits dans le paysage artistique français, il y revêtent un caractère subversif. De façon plus large, si on regarde la pauvreté de l’imaginaire occidentale mainstream en matière de sexualité, qui repose quasi exclusivement sur des corps d’hommes et de femmes cis, blancs, hétéronormatifs, alors oui, on peut dire que les contre-cultures queer sex-positives, qui proposent des agencements alternatifs, sont underground.

Qu’est-ce que ces contre-cultures nous apprennent sur le monde? Les contre-cultures interrogent le centre par la marge. Elles mettent en relief les rapports de dominations à l’œuvre qui traversent nos corps et nos vies, et permettent de remettre en question des éléments de structures que nous ne voyons plus, qui sont tellement intégrées et normalisées qu’elles semblent «naturelles». C’est ce qu’il se passe avec les visibilités trans, qui mettent à mal les catégories hommes/femmes comme données biologiques, ou le bdsm, qui remet en jeux et en sexualité les normes de genre sexistes, les humiliations racistes, ou encore la toute puissance du pouvoir médical.

Les contre-cultures sexuelles remettent en question la légitimité des économies normatives qui se mènent et prolifèrent sur nos corps.

Pouvez-vous nous parler plus précisément du spectacle Auto-porn Box et du spectacle (nou)? Le spectacle (nou) [voir le teaser] et les performances Auto-porn Box sont des projets de la compagnie A Contre Poil du Sens/Matthieu Hocquemiller. Avec (nou), Matthieu a créé une forme qu’on pourrait appeler post-porn chorégraphique, au sens où il invente avec cette oeuvre un vocabulaire sexuel, poétique et politique, qui lui permettent d’explorer les sexualités sous l’angle de la construction culturelle et collective. Il y investit les zones corporelles attribuées habituellement à l’intime, orifices, sexes, bouches, dans une re-configuration géopolitique du corps, qui ne repose pas sur une connivence excitatoire avec le public, mais sur la construction d’images poétiques et d’imaginaires sexuels alternatifs. Dans cette recherche, à laquelle j’ai collaboré, il était plus que pertinent de réunir des personnalités issues des mouvements queer, trans, sex worker. Ce qui amène, dans un second temps, à la création du projet Auto-porn Box. Il s’agit ici d’un dispositif mettant en performance des auto-portraits sexuels de chaque performeurs du spectacle (nou) (Kay Garnellen, Camille Mutel, Mathieu Jedrazak, Ludovic Lezin, Matthieu Hocquemiller et moi-même), mettant en perspective des parcours sexuels singuliers, riches et toujours tissés de collectif. Lorsque le CDN hTh de Montpellier a souhaité programmer ces projets de la compagnie, la tentation était grande d’en faire un évènement plus dense autour de ces thématiques de l’explicite. Rodrigo Garcia nous a donné la chance de pouvoir le faire.

Est-ce facile de monter un tel festival ou y a-t-il eu des réticences? Il est toujours difficile de faire exister un projet, quel qu’il soit, s’il a trait au sexuel, d’autant plus si l’on cherche à le faire dans le cadre légitime, institutionnel, du monde culturel.

Rodrigo Garcia nous a fait une grande confiance dans cette proposition, mais cet engagement face à des formes et pensées artistiques innovantes est encore extrêmement rare. 

La censure ne se fait plus en invoquant la morale, mais en invoquant le bon goût artistique, ou une priorité aux projets «plus sérieux». Pourtant, rien ne me semble plus essentiel que les espaces dévolus à nos corps. Le sexuel n’est pas du tout une petite histoire individuelle et anecdotique; les sexualités sont au contraire sérieuses et collectives, porteuses de joies et d’émancipation.

Festival Explicit, du 22 au 24 mai, au Centre Dramatique National humain Trop humain de Montpellier. Infos, programmation complète sur le site.