fairyland-Ginny Lloyd Quand on retrouve Alysia Abbott pour l’interview, elle est accompagnée de sa fille, une version miniature d’elle-même, qu’on croirait échappée d’une des photos qui parsèment justement Fairyland, son livre sorti en France en mars aux éditions Globe. Elle y raconte son enfance élevée par son père gay, le poète Steve Abbott. Une jeunesse pas comme les autres, féerique et colorée, mais aussi parfois douloureuse et traversée par le sentiment de ne pas entrer dans le moule de la société.

Vous êtes en France pour présenter Fairyland, quelles émotions cela vous procure-t-il de revenir ici avec votre fille, alors que vous avez justement découvert Paris enfant avec votre père? La première fois, c’était en 1983, j’avais 12 ans et mon père était là pour le travail. Annabel a neuf ans, elle est un peu plus petite… mais quand même, ça me rappelle des souvenirs! J’imagine comment ça a dû être pour mon père à l’époque de travailler avec une petite fille à ses côtés. Je pense beaucoup à lui pendant cette visite. Il m’avait mise en école bilingue quand j’avais cinq ans, c’est grâce à lui que je peux faire ces interviews en français. J’aimerais bien qu’Annabel s’intéresse à Paris et qu’elle puisse avoir aussi cet intérêt pour la culture française que mon père avait. C’est comme un héritage. Ça a commencé avec lui, il est venu à Paris en 68 et il a été bouleversé par ce moment, il était très jeune, et c’était le début de son chemin politique et radical. J’espère qu’Annabel reviendra en tant qu’étudiante comme je l’ai fait. Paris, c’est une ville incroyable, l’histoire est dans chaque petit détail, c’est impossible de tout voir et d’intéresser ma petite fille. Il y a plusieurs niveaux de compréhension, mais j’espère qu’elle pourra revenir et en profiter.

Comment est venue l’idée d’écrire votre histoire et celle de Steve Abbott, votre père? J’ai toujours voulu faire ce livre, pas seulement parce que j’ai perdu mon père et ma mère, mais parce que je ne voyais pas d’histoires comme la mienne.

Aux États-Unis, il y a une mode pour les «récits vrais», on lit toujours des romans, mais il y a un goût pour les témoignages. J’en ai lu, mais je n’ai jamais vu de témoignages du point de vue d’un enfant d’un parent gay, même de ma génération.

Avant la mort de mon père, nous nous écrivions des lettres très détaillées sur notre vie, sur notre rapport. Mon père donnait aussi souvent des conseils dans ses lettres. Alors je voyais que ces matériaux pouvaient faire un beau livre pour comprendre notre relation. Après j’ai également trouvé des journaux intimes qui ont aussi détaillé la vie d’avant ma naissance et quand j’étais très petite, des années dont je n’ai pas de souvenir moi-même, mais qui sont très intéressantes, sur une époque assez colorée à San Francisco. J’aime l’histoire et c’était intéressant de me plonger dans cette époque, de lire d’autres livres, de faire des recherches dans les anciens journaux, de faire des entretiens.

Avec Fairyland, il y avait donc l’idée de conjuguer une histoire personnelle et particulière, avec une histoire globale, le reflet d’un endroit et d’une époque? Oui, c’était très important de faire un plus grand témoignage de l’époque et d’approfondir l’histoire de cette façon. Quand je lis ce genre, j’aimerais toujours apprendre quelque chose, quelque chose de la condition humaine, de ce qu’est l’expérience de perdre quelqu’un, de vivre des vies différentes. Pour moi, le côté historique était très intéressant, et c’était plus agréable d’écrire ce livre en apprenant des choses. Je voyais que le contexte était très important pour mieux comprendre notre histoire. Je voulais que les personnes qui ne connaissent peut-être pas du tout l’histoire de la communauté gay puissent mieux la comprendre par le biais de notre histoire personnelle.

Je voulais être un peu ambassadrice de ce milieu parce que j’avais toujours les yeux ouverts, j’étais innocente et c’était nouveau pour moi. Je pensais que les gens pourraient mieux comprendre mon père.

Ce livre n’est pas le premier à parler du sida, ce n’est pas le premier témoignage sur le fait de perdre quelqu’un. Il y en a eu bien avant le mien. Mais souvent les livres des écrivains gays ne sont pas toujours lus hors de la communauté, alors je voulais faire un lien avec les gens qui pensent que ce n’est pas leur histoire. C’était très important pour moi.

En l’écrivant, vous aviez aussi conscience de l’importance de parler des familles non conventionnelles comme la vôtre? Oui bien sûr! La situation était très différente. Aujourd’hui, les enfants sont adoptés ou issus d’une aide à la procréation, mais ils sont très désirés par leurs parents. Mon expérience et celle de ma génération, nous sommes descendants d’un mariage hétéro où l’un des parents ou même les deux ont fait leur coming-out après la naissance. Il y a pas mal d’histoires comme la mienne, un peu différentes, mais qui sont souvent des histoires de secrets. Le sentiment d’isolation, que personne n’est comme nous, alors qu’il y avait beaucoup de familles comme ça. Mon histoire est tout de même un peu différente car ma mère est morte. Mon père était ma seule relation, il n’y avait pas de divorce, de sentiment de trahison. Je n’avais ni frère ni sœur. Mais je voulais éclairer cette expérience. C’est commun, mais on en parle peu. Et comme justement des personnes ne savent pas que ces familles existent, c’est facile pour elles de dire «ce n’est pas bien pour les enfants», «il faut avoir un papa et une maman». Il faut révéler ce milieu, ces expériences.

L’égalité progresse dans le monde, y compris aux États-Unis. Les couples de même sexe, les familles homoparentales sont de plus en plus reconnues. Comment le percevez-vous? Cela vous surprend de voir qu’il reste des personnes pour s’opposer à ces avancées? Oui, ça m’étonne beaucoup. Parce que mon père écrivait en 85 ou 86 qu’il espérait que quand j’aurais grandi, cela n’aurait plus d’importance. Ça fait déjà 30 ans qu’il l’a écrit. Mais aux États-Unis, on a fait de grands progrès avec le mariage pour tous. On a l’impression que les jeunes sont plus ouverts que les vieux, et ça va continuer en progressant. Il y a une grande poussée, les gens qui sont contre le mariage pour tous sont en retard sur l’histoire. Mais je vois que c’est très difficile pour les jeunes, des jeunes qui ont besoin de soutien, il y a eu beaucoup d’histoires de suicides.

En fait, je m’inquiète plus pour les jeunes gays, les jeunes lesbiennes qui sont dans des familles hétéros, que pour les jeunes qui sont dans des familles homoparentales, c’est évident.

C’est plus difficile pour eux, dans leur famille, quand leurs parents ne leur donnent pas un chemin pour s’exprimer, et que dans leur communauté il n’y pas de soutien. On a une responsabilité morale d’aider ces jeunes. On ne veut pas que ces jeunes se suicident, qu’ils soient victimes de harcèlement, tout ça c’est inacceptable. Ça m’a d’ailleurs étonnée quand je suivais les actualités en France. Je croyais que la France était le pays le plus progressiste, le plus libéral, je sais qu’il y a ce côté catholique, mais avec une forte séparation entre l’État et l’église. Pourquoi cette inquiétude à propos du mariage pour tous?

Le livre est aussi un moyen de voir les rouages du harcèlement, à travers votre expérience, de la façon dont vous avez intégré la stigmatisation durant votre enfance. J’ai appris très jeune qu’il était important de garder des secrets, qu’on ne peut pas s’ouvrir à tout le monde et parler de tous les sujets. Il valait mieux garder certaines choses, donc je me sentais un peu différente et je ne savais pas forcément bien gérer cela. Pour moi, c’était parce que j’étais dans une école privée, et que ma famille était composée d’un seul parent, je n’avais pas de frères et sœurs et on habitait avec des colocataires dans une maison pas bourgeoise du tout. Je me sentais très différente. Je me suis mise dans le placard très jeune. Pour mon père, qui était jeune dans les années 50 dans le Nebraska, ça avait été très dur d’être gay. Dans sa famille, il se cachait toujours. Quand il est sorti du placard, il ne pouvait plus y retourner, c’était la fin d’une lutte. C’était jouissif pour lui. Moi, j’ai eu besoin de plus de temps pour me mettre à l’aise avec cette communauté, parce qu’à l’époque, c’était très différent, il n’y avait pas de modèle de famille comme la nôtre. Je pense que pour plusieurs hommes et femmes de la génération de mon père, il y avait une expérience d’être victimisé.e. Et quand moi, j’ai été harcelée à l’école, je me suis sentie victimisée. C’était très lié à l’expérience d’avoir un parent gay.

Mais quand quelqu’un m’embêtait, il ne me disait pas «on te fait ça parce que tu as un père homo». On me disait «tu es différente». Et pour moi, c’était vraiment ce sentiment. Je ne savais pas comment changer, je ne savais pas me cacher.

C’était confus pour moi, car je savais qu’il y avait quelque chose de «malsain» avec mon père, mais quand j’étais avec lui j’étais tellement à l’aise il m’adorait et je l’adorais. Pourquoi ça me faisait si mal d’être avec quelqu’un qui m’adore comme ça? Pourquoi ça me fait la victime de ces agressions? C’était un peu difficile…

Fairyland va être adapté par la réalisatrice Sofia Coppola, participez-vous à cette adaptation? Ils sont en train de finir le scénario actuellement. Je ne l’ai donc pas encore lu. Une fois que ce sera fait, je vais être consultante créative. Je suis allée rencontrer Sofia Coppola et Andrew Durham à New York il y a quelques semaines. Nous avons parlé des changements nécessaires pour simplifier l’histoire, la rendre plus courte. Ils m’ont envoyé la liste des choses à changer pour voir si je suis d’accord. J’ai l’impression qu’ils comprennent la sensibilité et l’esprit de l’histoire, ils veulent le préserver. J’ai l’impression qu’ils accordent de l’importance à mon avis sur les changements. C’est quand même ma vie, et ça pourrait être gênant de modifier certaines choses. J’ai envoyé des photos, des petits détails. Andrew Durham et moi sommes allés à la bibliothèque de San Francisco où sont conservés les papiers de mon père, nous avons pris des vélos pour aller dans Golden Gate Park visiter les endroits importants dans l’histoire, en chercher d’autres qui n’ont pas changé. Je suis très à l’aise avec eux, et très contente de la façon dont ça se passe.

Êtes-vous inquiète de voir votre histoire et celle de votre père portée à l’écran? Bien sûr, ça va être difficile pour moi, déjà finir ce livre avait été difficile. Quand on l’écrit, on a le contrôle, et quand il est publié, il est lâché dans l’atmosphère littéraire et on est en dehors des effets sur les lecteurs, sur les critiques. Les jugements sur mon père, c’était très gênant au début, donc j’ai finalement arrêté de regarder les commentaires et les critiques, car ça ne sert à rien. C’est plus important que Sofia et Andrew fassent un beau film que de rester très loyal au texte. Ce sera sûrement un peu difficile, je vais être inquiète pour la famille ou les amis qui sont dans le film.

Je suis flattée qu’ils aient été inspirés par l’histoire et qu’ils puissent créer quelque chose qui peut toucher les autres. Il y a très peu de films qui parle de l’expérience d’avoir un parent gay et de l’expérience de perdre un parent du sida.

Je n’ai jamais vu de film de ce point de vue. Et c’est important aussi de témoigner de cette partie de l’histoire de San Francisco.

Fairyland, d’Alysia Abbott, éditions Globe, 384 p., 21,50€.