Dans une lettre publiée sur son site hier, l’association féministe et LGBT FièrEs a annoncé son retrait de l’Inter-LGBT pour des raisons politiques. «Des militantes de l’association l’ont annoncé mardi soir lors du Pôle politique de l’Inter, explique à Yagg Vanessa de Castro. Il semble que notre décision a provoqué beaucoup de surprises. Cela fait plusieurs semaines que nous avions pris cette décision et nous pensions que ça avait déjà fuité. Certain.e.s ont pensé aussi que maintenant que FièrEs n’était plus à l’Inter-LGBT, FièrEs est morte! D’autres ont aussi tenté de minimiser nos arguments.»

DES DÉSACCORDS SUCCESSIFS
FièrEs s’est donné le temps de la réflexion avec plusieurs réunions avec ses adhérentes: «Nous en discutons depuis la campagne sur le suicide», rappelle la porte-parole de l’association. À l’automne 2014, l’Inter-LGBT lance une campagne radio sur le suicide, puis des visuels quelques mois plus tard. Problème: la campagne s’applique aux gays et aux lesbiennes. Quid des personnes bies et trans’, qui sont elles aussi très vulnérables? FièrEs et d’autres associations demandent que de nouveaux visuels soient inclus. En vain. «C’est la délégation trans’ elle-même qui avait demandé qu’il n’y ait pas d’affiche, explique à Yagg Clémence Zamora-Cruz, porte-parole de l’Inter-LGBT chargée des questions trans’. Cela peut paraître illogique, mais il nous semblait que les affiches telles qu’elles étaient présentées ne s’adaptaient pas à la spécificité des personnes trans’. FièrEs en avait effectivement été très étonnée à l’époque, mais elle n’avait pas eu connaissance de nos arguments.»

Une autre polémique va par la suite confirmer les doutes de FièrEs sur son avenir dans l’Inter-LGBT, celle autour de l’affiche choisie pour la Marche des fiertés 2015: «Cette affiche, qui fait référence à une symbolique républicaine clivante, qui est intégrationniste, exotisante et dont le mot d’ordre ne comporte aucun appel aux actes et aucune revendication, reste contraire à nos valeurs et la démarche qui l’entoure nous pose problème à divers titres», affirme l’association dans sa lettre.

LE SEXISME DE L’INTER-LGBT
Au-delà de ces divergences, FièrEs fait un autre constat amer, celui d’un sexisme latent qui gangrène l’Inter-LGBT:

«Un des buts que nous avions quand nous sommes arrivées à l’Inter-LGBT, c’était d’apporter un éclairage féministe, explique Vanessa de Castro. Et finalement nous sommes juste une caution, notre présence n’a aucun impact. Aujourd’hui, l’Inter-LGBT ne reconnaît pas son propre sexisme.»

«Quand on milite, il est important d’avoir un certain recul sur soi-même, de reconnaître ses privilèges, quand on est un homme par rapport à l’oppression que peut subir une femme, quand on est blanc.he par rapport à l’oppression que peut subit un.e noir.e, etc.» Et en interne, l’association constate que certains sujets génèrent des échanges «à la limite de l’insulte», selon la militante. «Nous l’avons formulé récemment dans une longue lettre adressée à l’ensemble de ses membres, les échanges par mail autour des slogans féministes du 8 mars et de leur “violence” nous ont profondément choqué.e.s et les accepter aurait été incompatible avec nos principes, insiste l’association dans sa lettre. Les listes de l’Inter-LGBT devraient être un espace de respect mutuel, un espace safe, où les expériences potentielles et les identités de chacun-e sont prises en compte. Ce n’est pour l’instant pas le cas (…).»

«MANQUE DE RESPECT» ET «MÉPRIS»
Finalement FièrEs ne s’est pas sentie écoutée: «Il est dommage, pour l’Inter-LGBT elle-même, qu’aucun processus pédagogique ne soit sérieusement enclenché sur cette question, déplore l’association. Nous pensons sincèrement que l’inter-associative aurait à y gagner. En outre, la quasi-absence de réponse (nous n’en avons reçu que deux: l’une par mail, l’autre oralement) faite à FièrEs suite à notre lettre sur le sexisme de l’Inter-LGBT, constitue un manque flagrant de respect et un grand mépris vis-à-vis de notre structure, mais démontre surtout l’entre-soi sexiste que nous dénoncions, et dont FièrEs est par définition exclue.» Il y a un an, c’est la Coordination Lesbienne en France (CLF) qui quittait l’Inter-LGBT. Difficile de ne pas dresser un parallèle entre ces deux départs, même si les motifs de chacune des associations sont différents. «Leur démarche a été incomprise et leurs arguments minimisés», note Vanessa de Castro, qui voit néanmoins comme un ras-le-bol «symptomatique». FièrEs va donc poursuivre ses actions, hors de l’Inter-LGBT, mais sans remettre en cause ses liens avec d’autres nombreuses associations LGBT, et ne désespère pas de revenir peut-être un jour dans le giron de l’interassociative: «On verra dans quelques années si on a un intérêt à revenir.»

UNE OCCASION DE S’AMÉLIORER?
Du côté de l’Inter-LGBT, la porte-parole en charge de la visibilité lesbienne Amandine Miguel voit les raisons invoquées pour ce départ comme une «sonnette d’alarme»: «C’est une occasion pour l’Inter-LGBT de s’améliorer. La question est: va-t-elle s’en saisir?»

«À partir du moment où on est une organisation mixte, consciemment ou non, des schémas de domination masculine se mettent en place, tout simplement parce que l’Inter-LGBT n’est pas un îlot coupé de la société.»

Une façon d’admettre que là aussi les hommes blancs cisgenres exercent le pouvoir. «Quelles stratégies peut-on adopter? On se bat de l’intérieur ou bien on prend de la distance pour dénoncer? Les deux formes sont bonnes à prendre.» Amandine Miguel affirme néanmoins que des améliorations ont déjà été appliquées depuis le départ de la CLF: «La féminisation systématique de nos documents internes et externes, la mention des LGBT-phobies plutôt que de l’homophobie qui invisibilise les autres discriminations. On ne peut pas nier qu’il faut se remettre en question. L’avenir nous dira si l’Inter-LGBT saisira cette chance.»

Selon Clémence Zamora-Cruz, porte-parole de l’Inter-LGBT chargée des questions trans’, l’Inter-LGBT prend «très au sérieux» ce départ: «Ça questionne bien entendu notre fonctionnement. Je comprends que ce soit vexant de ne pas voir les dossiers que l’on porte avancer. Nous avons un fonctionnement démocratique, qui est parfois lourd et qui nous ralentit, mais qui est aussi protecteur pour tou.te.s les membres de l’interassociative.» Elle récuse néanmoins le constat de FièrEs sur le sexisme de l’Inter-LGBT:

«Il y a des débats à chaud, des choses blessantes peuvent être dites, c’est vrai. Mais tout le monde n’est pas au même niveau de réflexion, tout le monde n’est pas expert ou pas assez sensibilisé à certains sujets. J’entends parfois parler des “transsexuels” lors des réunions, par exemple, et c’est très désagréable.»

Clémence Zamora-Cruz en appelle à ne pas relâcher les efforts, malgré les frustrations générées par le fonctionnement de l’interassociative: «On doit travailler sans relâche, il n’y a pas de recette miracle, conclut la militante. Rome ne s’est pas faite en un jour.»

Lire la lettre de FièrEs.