Dans Les Années Gai Pied – Tant et si peu: l’homosexualité il y a 30 ans, publié fin 2014 par les éditions Des ailes sur un tracteur, Thomas Dupuy revoit l’actualité au travers des articles du célèbre magazine (lire Revivre «Les Années Gai Pied» avec Thomas Dupuy). Comme l’expliquait l’auteur dans l’entretien qu’il nous a accordé, «de grandes voix écrivaient pour le Gai Pied ou répondaient aux journalistes, comme Foucault, Sartre, Duras». Quelques-uns de ces entretiens viennent conclure l’ouvrage. Avec l’accord de Gayvox, Des ailes sur un tracteur et Yagg vous proposent d’en redécouvrir quatre ici. Aujourd’hui, après Marguerite Duras et Michel Foucault (1981), et avant Barbara (1989), voici Françoise Barré-Sinoussi (1986). Celle qui recevra en 2008 le Prix Nobel de médecine pour avoir identifié en 1983 le virus responsable du sida s’entretient avec Marco Lemaire.

Gai Pied 226Le Dr Françoise Barré-Sinoussi travaille depuis 1970 au laboratoire de Jean-Claude Chermann à l’Institut Pasteur dans le domaine des rétrovirus. Elle fait partie de l’équipe qui a isolé le LAV en 1983 sous la direction du Pr Montagnier. Membre du comité d’organisation de la Conférence internationale sur le sida qui s’est tenue à Paris du 23 au 25 juin, elle répond à nos questions.

À quand l’obtention d’un vaccin? Il reste de nombreux problèmes à résoudre, notamment la variabilité des virus. Mais comme tous ces virus semblent avoir la même cellule-cible, l’espoir reste présent. Un exemple: récemment, plusieurs groupes de chercheurs ont réussi à obtenir un virus recombinant, entre le virus de la vaccine et le gène de l’enveloppe du virus HIV. La reconstruction obtenue à partir de ces deux virus a permis de montrer que lorsque le virus recombiné est injecté à l’animal, ce dernier produit des anticorps contre la protéine d’enveloppe du virus HIV. Si ces anticorps neutralisent et protègent contre la maladie, ce sera bien entendu un pas décisif pour le vaccin futur.

À qui sera destiné ce vaccin? Probablement aux personnes qui n’ont pas encore été infectées par le virus et aux personnes pouvant être exposées. Ce vaccin préviendra avant tout le développement de l’épidémie. Quant aux personnes déjà infectées, il est probable qu’il faille se tourner vers la thérapeutique. Les nombreuses substances antivirales déjà à l’étude devraient permettre de stopper le développement de l’infection virale chez les sujets concernés.

Que peut-on attendre pour le futur proche? Toutes les recherches en cours, aussi bien sur le vaccin que sur la thérapeutique, nécessitent une meilleure compréhension du mécanisme par lequel ce virus induit la maladie. Ces recherches progressent également très rapidement aujourd’hui, donnant l’espoir d’éradiquer cette épidémie dans un futur relativement proche. Il ne faut pas être trop pressé quand même, pensez que le virus a été découvert en 1983, reconnu un an plus tard, et nous sommes en 1986!

Comment ressentez-vous la pression des médias? Certains font bien leur travail d’information, d’autres moins bien. Maintenant que le virus a été découvert, les chercheurs ont besoin d’un peu de temps et de calme pour travailler et obtenir des résultats probants. Dans ce domaine de recherche la pression est très forte. Il est d’ailleurs surprenant de découvrir des résultats de recherches dans la grande presse avant de les avoir consultés dans les journaux scientifiques spécialisés.

Êtes-vous pour qu’on dise à quelqu’un qu’il est séropositif? Oui, et lorsque les gens ont des doutes, il vaut mieux faire le test, c’est le seul moyen pour l’instant d’enrayer la courbe d’incidence de l’épidémie. L’information et la prévention sont capitales, on n’a pas le droit de prendre la responsabilité de cacher la vérité, aussi bien vis-à-vis du séropositif que de ses partenaires sexuels. Mais on ne peut que lui donner un conseil, il reste totalement libre de sa propre vie.

Un certain mode de vie gay est-il à remettre en cause? Oui, mais de toute façon je pense que les homosexuels comptent parmi les groupes à risque les mieux informés et la population où la prise de conscience est la plus grande ; ils ont leurs propres canaux directs d’information. La population des toxicomanes par exemple est beaucoup plus difficile à atteindre.

Croyez-vous que le sida soit lié à une permissivité sexuelle abusive? Pas du tout. Sous d’autres cieux, à d’autres époques, tout aussi permissives, le sida n’existait pas. Cette hypothèse de départ a totalement disparu.

Les chercheurs encouragent-ils l’action d’associations comme AIDES? Bien sûr! AIDES représente à mes yeux une structure indispensable d’organisation et doit se développer pour faire face, le cas échéant, à l’amplification de la maladie.

Les manipulations de produits notamment radioactifs sont-elles dangereuses pour les chercheurs? Les recherches sur le sida sont modérément dangereuses puisque l’on sait bien aujourd’hui que le virus ne se transmet que par voie sexuelle ou sanguine. Donc dans un laboratoire où seule la deuxième voie est un risque, il suffit de prendre les précautions habituelles lorsque l’on travaille avec du matériel biologique ou une matière potentiellement dangereuse.

Propos recueillis par Marco Lemaire, GAI PIED, 226 (Du 26 juin au 4 juillet 1986).

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