«“On sait bien, vous et moi, que c’est pas vrai.” Que je ne peux pas honnêtement m’intéresser à la rénovation urbaine pour la rénovation urbaine. Il n’a pas tort. Il habite aux Mureaux, il fait des tractions sur un vieux terrain de jeux entre le quartier des Musiciens et celui de la Vigne Blanche, et il me dit Madame; il pourrait aussi bien me dire Monsieur. La rénovation urbaine pour moi sera devenue, après la recherche photographique, politique et historique, une quête identitaire personnelle. J’ai fini ma longue marche en Ile-de-France, mon arpentage systématique des quartiers en rénovation. J’ai trouvé ce que je ne cherchais pas; les barres intérieures ont été foudroyées.»

C’est par ce paragraphe que débute l’épilogue d’Archives 02, le deuxième recueil d’Adel Tincelin. Pendant quatre ans, du printemps 2010 au printemps 2014, le photographe a arpenté les quartiers et les cités, saisissant des instants de vie silencieuse, de ville qui meurt ici, qui renaît là. Sans jamais s’interroger réellement sur ce qui l’attirait dans le sujet de la rénovation urbaine. Jusqu’à ce mois de février 2014, à la toute fin du projet, où il a «tilté».

Au total, un peu plus de 3000 images, réunies en deux recueils, Archives 01 (mai 2012) et Archives 02 (octobre 2014). La difficulté principale, selon le photographe? «Trouver la juste distance. Je n’habite pas un quartier de cité, la rénovation urbaine était à la fois au cœur du sujet et un prétexte à aller dans les quartiers voir, mais cette question du regard, du voir, ça a longtemps été problématique. J’ai beaucoup marché et pendant tout le premier livre ça a été au cœur des réflexions en marchant, “qu’est-ce que je fais là et quelle est ma légitimité à être là en tant que personne?” J’avais envie de réfléchir à une façon de montrer ces quartiers sans être dans la reproduction de l’image fantasmatique, médiatique, très caricaturale. La façon dont, à la fois, je marche et je regarde et comment les photos sont l’image de ce regard-là et du regard qui circule. Je ne fais pas de photos en surplomb, on ne voit pas les tours en entier, je ne fais pas de contre-plongée… C’est une sorte de regard de face mais qui n’est pas non plus dans un truc trop esthétisant. Il ne s’agissait pas de faire un travail joli, luxueux, très photographique classiquement sur les quartiers.»

La transition, ou transitude, que semble préférer Adel, intervient donc tard dans ce travail:

«Ce n’est pas la question, et en même temps, comme tout mon travail est autour de la question de la représentation, et d’où on regarde, comment on regarde quand on est de l’extérieur, ça s’imposait à moi de l’évoquer. Pas d’une manière intime, mais par rapport à la question du regard.»

Pour les photos que nous lui avons demandé de commenter, Adel Tincelin a choisi «des images qui me touchent plus et qui parlent moins de rénovation urbaine, le sujet est un petit peu plus personnel». «Des images où on est plus proche que dans les autres images, où on a un petit peu plus de champ, où il est plus question des quartiers, des chantiers. Là où ça croise en termes d’images cette histoire personnelle et l’histoire plus politique et photographique. Je pense que quand je m’aperçois que je suis trans’, je me dis ”ça fait 4 ans que je photographie des barres murées”… (rires) C’est pour cela aussi qu’il fallait que cela soit quelque part dans ce travail. À la fois le sujet n’est pas du tout celui-là parce que ça reste une question politique, sociale parce que c’est ça qui m’intéresse, mais il y a quand même cette fascination personnelle que je n’arrivais pas forcément à démêler mais que je sentais présente pour les espaces vides, les espaces murés, les espaces désaffectés, bref tous ces endroits un peu silencieux, où justement la question de l’habitat est moins présente, la question humaine est quasiment absente et où l’on est plus dans une sorte de confrontation à du vide, à quelque chose qui bloque en tout cas, qui est de l’ordre du mur et de ce que l’on ne voit pas.»

«Jusqu’ici je l’expliquais par rapport à mon parcours biographique, poursuit le photographe, puisque enfant j’ai habité dans les années 70 dans un quartier de logements sociaux, je le reliais à ça, à ces souvenirs-là, mais effectivement ça n’expliquait pas forcément la fascination en tant que telle.

«Ça m’explique aussi une certaine façon de photographier, ce rapport qu’il y a à la distance, à quelque chose d’assez silencieux, ça m’explique ma difficulté à poser des mots, je parle beaucoup mieux depuis (rires). Je peux écrire beaucoup mieux qu’avant, ce qui était toujours très compliqué.»

«Si on continue sur les parallèles, le fait qu’on casse les tours, qu’on casse les murs à un moment, sans trop en faire dans la métaphore il y avait quand même – en tout cas au moment où moi je tilte – un truc qui était du coup assez drôle. Puis en tant que photographe, l’honnêteté aussi de se dire qu’il y a des raisons politiques pour lesquelles on s’attache à un travail et aussi tout ce qui nous motive de nos obsessions, nos parcours moins clairs qui nous font regarder les choses d’une certaine manière.»

QUARTIER SAINT-BLAISE, JANVIER 2012/NOVEMBRE 2012

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«L’image est largement occupée par ces grands murs, qui sont très présents, qui obstruent un peu tout l’espace de l’image et en même temps ce n’est pas non plus quelque chose de complètement fermé, on voit un peu qu’il y a des travaux, il y a un peu de nature…

La photo n°1 montre une des petites barres désaffectées, qui est maintenant détruite, du quartier St Blaise, la barre qui surplombait l’image n°2. C’est vraiment un drôle de lieu, architecturalement un peu fou, parce qu’il y a une sorte de parvis en surplomb qui chute après. La barre a été détruite, ça ouvre un peu le quartier.

J’aime bien les lumières un peu étales, que le soleil ne soit pas trop présent, sans faire non plus dans quelque chose de trop doux. Je retouche très peu les images, c’est de l’argentique, je pense qu’il y a aussi une forme d’image à laquelle on est moins habitué. Aujourd’hui on est habitué à des images plus contrastées, il y a 10 ans on m’aurait moins demandé si je les retouchais.

J’aime aussi le côté vanité, le côté détruit ou qui va l’être… Une sorte de vanité urbaine, ce mélange de choses qui passent, qui changent sans vraiment changer. Il y a ça aussi dans cette image avec ces fresques effacées.»

GONESSE, AOÛT 2013

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«On est dans la série des images des barres murées. C’est le genre d’images pour lesquelles j’ai une certaine fascination. Du vivant, du construit et en même temps quelque chose qui est mort, qui va changer, qui va être détruit, réhabilité… et derrière lequel on ne sait pas ce qu’il se passe. En même temps, on sait parce que c’est la vie, c’est notre vie, c’est les gens. Il y a ce côté décor, c’est du vide derrière. On pourrait croire que c’est de l’urbain qui vit mais c’est de l’urbain qui est mort.»

COLOMBES, JUILLET 2012

17juillet2012_Les-Greves_Colombes03

«Une de mes photos préférées: il y a du mur, cet immeuble derrière, ces couleurs que j’aime bien et qui résument bien, peut-être, ce travail.

C’est une sorte de parking, un peu triste, comme il y en a pas mal dans ces quartiers, où urbainement on ne sait pas trop si on est sur du trottoir, de la rue, du parking, du derrière de tour, du truc à l’abandon. Il y a quelque chose d’assez positif, ces sortes de traces sur le mur disent assez bien ça pour moi, oui ça peut être moche, et en même temps il y a ce côté feu d’artifices. Il y a ce mélange-là, que j’aime bien, de beauté urbaine et de choses moins jolies, moins faciles. C’est peut-être ça qui me parle dans ces images-là.

Et il y a ce qui revient souvent dans mes images, cette rencontre entre le béton et la nature, cette tentative de verdure.»

Pour aller plus loin:
Acheter les livres d’Adel Tincelin.
– Vendredi 13 février, à 18h30, rencontre autour de trois ouvrages avec Adel Tincelin pour Archives 02, Agnès Deboulet et Christine Lelévrier (Rénovations urbaines en Europe, PUR, 2014) et Hortense Soichet (Ensembles, Habiter un logement social en France, Créaphis, 2014): Amphi 11, École d’architecture de Paris la Villette: 144, avenue de Flandre, 75019 Paris.