Sommaire

Vernon Subutex de Virginie Despentes
Un pays pour mourir d’Abdellah Taïa
Dis-moi oui de Brigitte Kernel
Le Gai Cimetière de Marie-Pierre Pruvot
Le droit à l’indifférence – Coming-out chez les flics de Michel Lapierre
Manifeste d’une femme trans’ et autres textes de Julia Serano
Une éducation catholique de Catherine Cusset
Autour du monde de Laurent Mauvignier
Sous la neige de Gerri Hill
A mon cher disparu d’Anne Alexandre
Maman, raconte-nous ta PMA! de Hélène Morel
Crime au kitsch de Hervé Latapie
Léopold et le chat perché de Muriel Montagut et Loren Bes
Plaisirs et débauches au masculin de Nicole Canet et Étienne Cance

 

vernon subutexVernon Subutex, Virginie Despentes, Grasset, 396 p., 19,90€. Cinq ans après Apocalypse Bébé, Virginie Despentes nous balade des quartiers bourgeois de la capitale aux HLM de banlieue, au gré de l’errance d’un SDF aux yeux clairs, le fameux Vernon Subutex, cet ancien disquaire au sobriquet intemporel, aussi grotesque qu’héroïque, qui squatte à droite à gauche, encombré de ses souvenirs et garant d’un testament, celui de son ami le chanteur Alex Bleach, dont on ne sait pas encore trop s’il s’agit d’un trésor ou d’un fardeau. Il butine d’appart en appart, chez d’illustres inconnu.e.s ou de vieilles connaissances, le moyen pour l’auteure de se glisser dans la tête d’hommes et de femmes qui n’ont en commun que d’être lié.e.s à cet anti-héros balloté par le destin. Sans jamais tomber dans le cynisme ou la complaisance, elle dissèque l’espace mental, le passé, les motivations, les obsessions et les colères enfouies d’un trader cynique, d’une ex-star du porno, d’un père de famille miné par sa propre violence incontenable, d’un jeune facho, d’une journaliste rock, ou d’une femme trans’. Les portraits de Vernon Subutex se dévorent comme on enchaîne compulsivement les épisodes d’une bonne série, pour voir se révéler au fur et à mesure sous nos yeux une formidable toile, où chaque personnage possède des connections avec les autres. Mais Vernon Subutex est aussi un vrai roman, ample et finement construit, qui reflète la violence, sociale et économique, d’un monde qui s’autodétruit, une violence décrite avec la verve inimitable d’une auteure dont on apprécie toujours autant les œuvres-coups de poing. Vite, la suite. Maëlle Le Corre

 

un pays pour mourir abdellah taiaUn pays pour mourir, Abdellah Taïa, Seuil, 164 p., 16€. Abdellah Taïa nous avait bouleversé.e.s l’an dernier avec son adaptation au cinéma de son roman L’Armée du salut. Il revient et publie Un pays pour mourir, son quatrième roman pour les éditions du Seuil. Ce livre court, d’une écriture nette, sans fioritures, présente quatre parcours d’émigré.e.s, qui vont se croiser à Paris. Ce n’est pas la ville lumière qui est décrite, mais plutôt une cité pas franchement accueillante pour l’Étranger ou l’Étrangère. Zahira est une prostituée marocaine, Mojtaba un réfugié iranien qui a fui son pays parce qu’homosexuel, Aziz qui vient de suivre une opération de réassignation sexuelle, et Allal, le premier amour de Zahira, qui vient la voir depuis le Maroc. Où l’on lit aussi des pages surprenantes sur Isabelle Adjani, Algérienne, idole du petit garçon Aziz qui déjà se sent mieux dans les habits et dans les jeux de ses sœurs. Abdellah Taïa se mue en conteur (plusieurs fois, il fait référence à Schéhérazade) et livre une peinture sans concession d’une société post-coloniale froide mais aussi de merveilleux portraits de celles et ceux que nous ne voulons pas voir, les exclu.e.s, les minorités des minorités. Christophe Martet

 

brigitte kernel dis moi ouiDis-moi oui, de Brigitte Kernel, Flammarion, 324 p., 19€. Une femme ne parvient pas à se dépêtrer d’une relation toxique. Entre Paris, Montréal et Las Vegas, elle tente de renouer avec son existence d’avant, entre retrouvailles maternelles, mensonges, quiproquos, fantômes… et son ex. Nouvelle odyssée dans les sentiments façon Brigitte Kernel. Après une chronique de la séparation dans À Cause d’un baiser, l’auteure raconte l’histoire d’une seconde chance, ou pas, entre deux femmes qui se sont aimées. Le style Kernel, intimiste, lancinant, sait être sensible, parfois déconcertant. Et tendrement drôle, avec une mention spéciale pour le personnage de la mère de l’héroïne. Bénédicte Mathieu

 

le gai cimetiereLe Gai Cimetière, Marie-Pierre Pruvot, Editions Ex-Aequo, 250 p., 20€. Marie-Pierre Pruvot, dite Bambi, après une carrière dans les cabarets Chez Madame Arthur et surtout Le Caroussel, dans les années 50, a repris ses études et est devenue professeur de Lettres Modernes en 1974. Elle est l’auteure de plusieurs romans, et Le Gai Cimetière est le 5e tome de J’inventais ma vie. C’est le plus sombre, qui nous rappelle que la communauté trans’ a été très durement touchée par le sida. Bambi fait donc le récit de ses années noires, où les non-dits, les peurs, l’inquiétude dominent chez ses amies du Caroussel. C’est une ronde infernale qui se met en place et sans aucune retenue, Bambi décrit ses propres appréhensions et ses propres craintes. Mais ce livre, merveilleusement écrit, c’est aussi un hommage à ses ami.e.s et à leur «joie de vivre»: Lola, Folamour, Délire, Belciel et Bernard, Kiki Moustic, Charmeuse, Flafla, et tant d’autres. Le Gai Cimetière est aussi truffé de bons mots, de scènes de fous rires, d’anecdotes, et Bambi conclut régulièrement une scène par: «On rit». Comme dans la vie, où celles et ceux qui la connaissent la voient toujours arborer ce délicieux sourire. Un roman émouvant, d’une infinie tendresse pour ses personnages. Une lecture indispensable. CM

 

coming out chez les flicsLe droit à l’indifférence – Coming-out chez les flics, Michel Lapierre, Michalon, 256p., 17€. À 66 ans, Michel Lapierre raconte comment il a dû quitter la police en 1977 après que l’on a appris qu’il était homosexuel. Pour lui qui avait toujours rêvé de porter l’uniforme, de mener des enquêtes et de faire régner l’ordre, rendre son badge et voir sa carte de policier être découpée sous ses yeux fut un drame qui l’affecte aujourd’hui encore. Ignorant tout de ses droits – l’administration de l’époque a pris soin de ne pas les lui notifier – et bénéficiant de peu de soutien, Michel Lapierre a continué sa vie loin de son rêve. Son récit témoigne de l’homophobie (et du sexisme) qui régnait alors dans les couloirs des services de police. Julien Massillon

 

manifeste dune femme trans julia seranoManifeste d’une femme trans et autre textes, Julia Serano, traduit de l’anglais (États-Unis) par Noémie Grunenwald, Éditions Tahin Party, 142p., 5€. Écrit en 2007 par l’universitaire et militante trans’ féministe Julia Serano, ce manifeste est pour la première fois traduit en français. Grâce à ses recherches mais aussi à son expérience, l’auteure émet des observations sur la façon dont les médias continuent d’user d’archétypes figés pour montrer les femmes trans’, expose la différence entre transphobie et cissexisme, revient sur la nécessité de parler de trans-misogynie pour évoquer les violences verbales et physiques subies spécifiquement par les femmes trans’, et analyse ce qu’elle nomme le privilège cissexuel. Didactique et percutant, ce court ouvrage est un indispensable pour comprendre et renverser les mécanismes qui oppriment encore trop souvent les personnes trans’. À noter que l’éditrice a jugé utile d’agrémenter les textes de Julia Serano d’un lexique, mais aussi d’une liste de ressources sur différents blogs et tumblr pour poursuivre ses réflexions sur le sujet. MLC

 

une education catholique catherine cussetUne éducation catholique, Catherine Cusset, Gallimard, 144 p., 15,90€. Délice absolu de suivre la narratrice (l’auteure?) depuis son enfance jusqu’à l’âge adulte, aux prises avec une «éducation» religieuse qu’elle adore d’abord puis quasi abhorre. Au gré d’un deuil, de trois passions féminines puis masculines, sans fard, sans facilités, tout en authenticité et émotions partageables, Catherine Cusset réussit un sans faute, avec de vrais péchés dedans… Eric Garnier en partenariat avec Homomicro.

 

 

autour du monde laurent mauvignierAutour du monde, Laurent Mauvignier, Les éditions de Minuit, 372p, 19,50 €. Entreprise plus qu’ambitieuse et réussie, que de raconter des couples ou personnes seules saisie au moment T du chaos japonais de Fukushima… Que vivaient-elles, ressentaient-elles, insouciantes de l’apocalypse, ce jour de mars 2011? De mini crises aux micro drames personnels: rien, en regard du drame absolu. On adorera la gorge serrée, les retrouvailles, une nuit à Moscou, de deux amants occasionnels, Stas et Syafiq, dont l’auteur décrit la nuit passionnelle d’une plume sensuelle irrésistible… EG

 

sous-la-neige-gerri-hillSous la neige, de Gerri Hill, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie Pellegrin, Dans L’Engrenage, 232 p., 18,50€. Une héroïne qui rêve de solitude, une (sans doute) hétéro coincée par la neige, une cohabitation forcée, des sentiments naissants mais compliqués… tout est réuni pour faire de Sous la neige, écrit par l’impeccable Gerri Hill, une romance à savourer sous la couette ou au coin du feu. Simple, sans véritables surprises (et c’est aussi ça qui est bien), délicieux comme un chocolat chaud en plein hiver, Sous la neige a reçu le prix Golden Crown Literary Society (GCLS) de la meilleure romance lesbienne en 2013. Judith Silberfeld

 

a-mon-cher-disparuA mon cher disparu, Anne Alexandre, auto-édition, 302 p., 16€. Un bourg de Haute-Loire, une galerie de personnages pas très reluisants, quelques secrets plus ou moins mal gardés. Il ne manque plus qu’un meurtre pour faire tomber les masques. Pauline Vogel, revenue là pour réaménager la maison de sa grand-mère dont elle a héritée, tombe sur un cadavre. Huit ans après La Dernière note (KTM), c’est le grand retour de l’avocate qui mène l’enquête avec Antoine, son ami détective. Si la mise en tension, la présentation des personnages tiennent en haleine – solide galerie de personnages pas très fréquentables –, la fin, en revanche, est trop rapide. BM

 

maman raconte nous ta pmaMaman raconte-nous ta PMA!, Hélène Morel, auto-édition, 90p., 2,68€. Alors que la montée des opposant.e.s au mariage pour tous gronde en France, Florence, 45 ans, prend la décision de faire un enfant. Célibataire depuis le décès brutal de son compagnon, elle entreprend une PMA en Espagne. Malgré ses doutes et ses questionnements sur cette quête de maternité, les reproches attendus, mais virulents de son réactionnaire de père, et un contexte où fusent en boucle les «Un papa, une maman, y’a pas mieux pour un enfant», Florence est déterminée à aller jusqu’au bout. Une histoire de PMA dans laquelle Hélène Morel parvient à insuffler une justesse, une fraîcheur et une légèreté salutaires. MLC

 

crime-au-kitsch-les-enquetes-dans-le-marais-du-lieutenant-jacquesCrime au Kitsch, Hervé Latapie, Éditions Le Gueuloir, 220 p., 12€. Après avoir enquêté sur la prostitution masculine et sur les «nouveaux» séropositifs, Hervé Latapie se lance dans le roman noir. Son distrayant Crime au Kitsch est annoncé comme le premier épisode d’une série d’enquêtes dans le milieu gay parisien. Hervé Latapie décrit ce qu’il connait. Le Kitsch, cette boite où le lieutenant de police gay Jacques va enquêter suite à la découverte sur la piste d’un cadavre, ce n’est rien d’autre que Le Tango, la discothèque où travaille l’auteur. Sa description de l’évolution (l’embourgeoisement) du haut Marais est bien vue. Latapie se met d’ailleurs en scène (La Taulière) et décrit aussi des personnages hauts en couleur du milieu gay, dont certains n’auront sans doute aucun mal à se reconnaître. CM

 

leopold-et-le-chat-percheLéopold et le chat perché, de Muriel Montagut et Loren Bes, Oups Editions, 44 p., 14€. Léopold a deux papas, mais ce n’est pas cela qui étonne ses copains de classe, c’est qu’il soit un pirate, un vrai, qui vit sur un bateau et se promène avec une épée. D’habitude, Léopold ne va pas à l’école mais lorsqu’il en apprend l’existence, il a envie d’aller voir ce qui s’y passe. Et y rencontre un chat un peu menteur. Léopold et le chat perché est le second livre édité par l’association Oups, qui «vise à proposer des ouvrages qui contribuent à banaliser l’homoparentalité en la présentant comme une donnée ordinaire, fondue dans des problématiques qui la transcendent». Une très jolie façon de commencer. JS

 

plaisirs et debauche au masculinPlaisirs et débauches au masculin – 1780-1940, Nicole Canet et Etienne Cance, Éditions Nicole Canet, non paginé, 79€. On s’est réjoui que Marie-Pierre Pruvot, alias Bambi, soit faite «Chevalier dans l’ordre national du Mérite» (Indépassables Mémoires: Marie parce que c’est joli; indispensable DVD de Sébastien Lifshitz, chez Épicentre) tant elle est grande. On adorerait que Nicole Canet fût honorée du titre de Chevalière des Arts et Lettres (lançons une pétition!) pour l’inimaginable œuvre, de galeriste, Au bonheur du Jour, rue de Chabanais à Paris, et d’auteure accomplie. Après un épais et magistral volume à succès (2012) Hôtels garnis, 1860/1960, sur la prostitution masculine, auquel Libération consacra une double page, Nicole Canet propose un magnifique objet-livre de haut niveau, tant par son contenu (textes, photos, aquarelles) que son esthétique pure. Un soin, une perfection technique et visuelle de ce calibre justifient amplement le «prix» (aux deux sens du terme) conséquent de ce livre unique en France. EG

Photo Porsche Brosseau