La journaliste Taina Tervonen et Mathieu Nocent, ancien porte-parole de l’Inter-LGBT et de l’Association des parents gays et lesbiens (APGL), ont interviewé Sharmila Rudrappa, sociologue américaine spécialiste des questions liées au genre et à l’immigration, qui a étudié la situation des femmes indiennes volontaires pour devenir mères porteuses à Bangalore, en Inde. Ses constats cassent certaines idées reçues sur la pratique, notamment en ce qui concerne le profil de ces femmes, qui sont pour une grande majorité recrutées dans les usines de textile, et que la chercheuse refuse de considérer comme des victimes: «Les employées y sont en grande majorité des femmes entre 20 et 30 ans, l’âge idéal pour les agences de GPA. (…) Les femmes vendent souvent leurs ovocytes en premier lieu, puis elles deviennent gestatrices. Celles qui sont recrutées par les agences ne sont pas les plus pauvres. Elles appartiennent aux castes intermédiaires qui sont politiquement prédominantes dans le pays. Pour être gestatrice, il faut être en bonne santé et avoir des conditions de vie saines. Celles qui répondent à ces critères travaillent et ont des revenus.»

Mais la sociologue pointe néanmoins les failles de ce système: «[L’exploitation] n’est pas moins importante ou douloureuse que dans le cadre de l’industrie textile, mais les femmes lui accordent plus de sens. Certaines me l’ont expliqué très joliment, en me disant: “Les habits que l’on fabrique, les gens les portent pendant quelques mois ou quelques années, puis ils les jettent. Mais quand on donne naissance à un enfant pour quelqu’un, on change des vies. C’est une expérience unique.”

«Ces femmes sont très lucides sur l’exploitation qu’elles subissent. Elles savent qu’elles sont sous-payées: elles gagnent environ 4000 euros par grossesse. Elles savent qu’on leur ment. Mais en quoi est-ce différent de ce qu’elles vivent par ailleurs, si ce n’est que cela implique leur corps?»

Sans oublier que les agences sont loin d’être irréprochables: des clauses de contrat obscures, pas d’informations sur les risques encourus pour leur santé, ou encore une surveillance constante pendant la grossesse.

Sharmila Rudrappa s’est aussi intéressée à la relation entre ces mères porteuses et les parents de l’enfant à naître et livre une anecdote révélatrice des questionnements éthiques autour de la pratiques de la GPA, qui fait écho aux constats d’Eric Fassin dans une interview publiée par Sautez dans les flaques: «Je pense notamment à une mère intentionnelle qui souhaite rester en contact avec la gestatrice, pour honorer son travail. Cependant, cette mère n’arrive pas à construire une relation équilibrée avec la gestatrice: elle se retrouve dans une position hiérarchique, construite sur une notion d’employeur et d’employée, et cela la met très mal à l’aise. Elle continue de verser de l’argent à la gestatrice, et cela ne lui pose pas de problème financier en tant que tel. Mais elle le vit comme le prolongement de l’échange financier initial – et comme une impossibilité de passer à une relation sociale d’une nature affective. C’est la loi du marché. Lorsque le service est rendu, la relation s’arrête. Certaines gestatrices voient leur geste comme un don et souhaiteraient également prolonger la relation. Mais un don se fait entre personnes égales par ailleurs – et appartenant à une même communauté. Ce qui n’arrive jamais en l’espèce. Et je ne blâme pas les parents en disant cela, ils se débattent eux aussi dans les difficultés.»

À lire sur le blog Sautez dans les flaques.

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