Denis QuinquetonIl a fallu, vendredi 9 janvier après midi, une «note» du Conseil supérieur de l’audiovisuel aux rédactions pour rappeler qu’en couvrant une prise d’otage, on ne doit pas mettre en danger la vie des femmes et des hommes chargé.e.s de rétablir l’ordre ni celle des otages. J’en passe et des pires, mais il faut dire qu’il s’était trouvé un «journaliste» suffisamment lobotomisé par sa culture d’entreprise pour tenter de joindre par téléphone les deux déments sanguinaires de Charlie Hebdo pendant que les forces de l’ordre tentaient de les amener à la reddition. Il s’en est trouvé un autre, de la même eau, pour expliquer où étaient cachés certains otages de la supérette casher de la Porte de Vincennes. Tout ça, au moment même où le propriétaire de cette minable chaîne de télévision se réjouissait goulûment sur Twitter d’exploser les taux d’audiences, avant de se raviser, de supprimer son tweet dans une bouffée de pudeur, remisant son inconvenante gaité sonnante et trébuchante par devers lui. Il semble que des journalistes du service public ne furent pas tout à fait en reste, ce qui n’est pas bon signe à défaut d’être tout à fait surprenant.

Car en fait nous avons déjà vécu ce genre de «sidérathon» médiatique. À l’occasion d’exécutions sauvages d’otages, par exemple, il a fallu un débat pour déterminer si oui ou non on montrait ces scènes d’une rare barbarie à la télévision, comme si la décision ne s’imposait pas d’elle-même pour deux raisons assez facilement identifiables, le pouvoir légitimant de l’image (je le vois donc je le conçois donc je peux le faire) et le plan de communication des barbares alors à l’œuvre qui n’attendent que ça, voir leurs images s’imposer sur les télés. Le «sidérathon» nous est aussi infligé, en miniature, lors de chaque fait divers. À chaque fois, la répétition amplifie le phénomène.

Enfin, nous l’avons aussi retrouvé, dans un mode moins concentré dans le temps, lors de récents mélodrames nationaux comme au moment du débat sur le projet de loi ouvrant le mariage et l’adoption aux couples homosexuels. La mission que se sont librement donnée des rédactions ne fut pas de faire comprendre mais de s’assurer que les conditions du pugilat seraient bien réunies. Que l’on disposait d’intervenant.e.s à l’avis suffisamment tranché pour que le ring ne désemplisse pas. Même au prix de sombres stupidités. L’une des opposantes en vue de ce projet de loi a tout de même affirmé sans susciter aucune contradiction de la part d’un interviewer que si ce texte devenait loi, «on changerait nos papiers d’identité, qu’il n’y aurait plus marqué “sexe” mais “genre” c’est à dire homo, hétéros, ni Trans ou autre». La citation est scrupuleuse autant qu’implacablement fidèle au niveau zéro de réflexion de l’impétrante. Mais ça ne l’a pas empêchée de venir bavasser doctement des mois durant sur une question à laquelle elle n’entendait rien.

Bref, à chaque fois, on cherche à montrer le spectaculaire plutôt qu’à expliquer, on cherche à deviner ce que «les-gens-veulent-voir» plutôt que de se mettre en quête de ce qui leur serait utile pour décortiquer une situation, la comprendre, la gérer, chacun à son niveau. Bref, on organise, consciemment ou non, une sorte de sidération contagieuse plutôt que l’intelligence collective.

C’est un peu comme si un certain nombre de journalistes ne comprenaient pas les mots posés par Albert Londres dans Terre d’ébène, à propos de la mission des journalistes dans une société démocratique: «Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie.»

C’est une image la plume et la plaie, un pédagogique second degré. Las! J’en vois coincé.e.s au premier degré pour qui «porter la plume dans la plaie», ça n’est pas décortiquer un problème qui fâche pour en faire comprendre les tenants et les aboutissants mais filmer les plaies en gros plan jusqu’à faire tomber la caméra dedans.

À force de mettre les plaies à la une sans les expliquer, on court le risque de plonger chacun dans un état de sidération peu propice à la réflexion. C’est une des leçons que l’on peut tirer pour nous-mêmes des attentats de la semaine dernière.

D’ailleurs, si l’on y pense, ce n’est pas seulement parce que ça nous fait rire que Charlie nous parle. C’est aussi – surtout? – parce que le dessin est une manière forcément décalée de montrer la réalité qui suscite l’interprétation et non la seule description.

À chaque fois que la barbarie menace, elle ne gagne que quand nous la croyons plus forte, quand nous en avons peur. Mesurons notre force. Celle, turbulente, de la liberté. Elle est prodigieuse, à condition d’en user avec pertinence.

Denis Quinqueton, président d’Homosexualités et Socialisme (HES)

Photos DR (montage) / Xavier Héraud (Denis Quinqueton)