Toujours en promotion pour son nouveau roman, le premier tome de la trilogie Vernon Subutex, Virginie Despentes a évoqué l’évolution de son écriture depuis ses débuts dans une interview à Télérama. Elle pose une nouvelle fois un regard sans concession sur notre société et, dressant régulièrement un parallèle avec son premier livre, fait le constat d’un durcissement: «J’ai le sentiment d’observer des mouvements contradictoires. Si je repense à l’époque où est paru Baise-moi, il me semble que la société est devenue plus prude, et l’atmosphère plus réactionnaire. En même temps, sur la féminité, on est plus ouvert.»

«Si une jeune femme écrivait l’équivalent de Baise-moi aujourd’hui, cela ne susciterait pas les mêmes réactions qu’il y a 20 ans, sur le mode: une jeune fille ne doit pas écrire sur le sexe, et pas de cette façon!»

«Et pourtant, on voit bien comment la figure de la femme-mère est revenue en force depuis une quinzaine d’années, assignant à la femme cette fonction maternelle qui devrait être spontanée, instinctive.» C’est néanmoins sans verser dans les remords que l’auteure de 45 ans se tourne vers son passé: «Je ne nourris pas de mélancolie par rapport à mes 20 ans, juste une vraie tendresse pour la vie que j’ai vécue alors, assure-t-elle. J’aime trop l’existence que je mène maintenant, comme j’apprécie beaucoup de choses dans le monde tel qu’il est – je suis heureuse notamment d’être contemporaine d’Internet et d’autres technologies nouvelles et excitantes – pour éprouver de la nostalgie. Évidemment, lorsque je considère l’univers du travail et son évolution, c’est autre chose. (…) J’ai connu un monde dans lequel on était payé quand on travaillait, et c’était une évidence de l’être. Un monde où les travailleurs avaient des droits, et quand ils décidaient de se mettre en grève pour les défendre, ça pouvait se terminer bien. On parlait déjà de la fin des utopies, mais quelques-unes demeuraient. Alors, face à l’état du monde du travail aujourd’hui, ce n’est pas de la mélancolie que je ressens, mais un désespoir absolu, une sensation de débâcle.»

Virginie Despentes est par ailleurs revenue sur son coming-out, et la façon dont il a impacté sa vie, dans une autre interview, au magazine GQ: «Ça a changé mon regard sur les hétéros de manière générale, filles et garçons, explique-t-elle. Et ça, je ne m’y attendais pas. Par exemple, pendant 10 ans je ne pouvais plus lire un magazine féminin. Pas parce que les féminins parlent des femmes hétérosexuelles. Mais parce qu’ils ne parlent que de leur hétérosexualité.» Dans Les Inrocks, qui lui a consacré sa couverture dans le numéro sorti la semaine dernière, elle aborde aussi sa relation avec le philosophe Beatriz Preciado: «Devenir lesbienne a changé quelque chose pour moi, parce que j’ai rencontré Beatriz qui ne se vit pas comme une femme intellectuelle, mais qui a la mégalomanie d’un homme, au bon sens du terme. Ça m’a beaucoup aidée. Il y a un lien évident entre création et homosexualité pour les femmes (…). Alors que l’hétérosexualité peut te tirer vers le bas en tant que créateur. Pour moi, c’est quand je suis devenue lesbienne que j’ai compris à quel point c’était important. Ça libère vraiment un truc. Tu t’autorises plus.(…) Être lesbienne m’a mise à l’aise avec le fait de réussir des choses.»

Photo Frédéric Bisson