À presque 50 ans, Alan Cumming, né en Écosse en 1965, est un artiste accompli. Il a joué dans plus de 60 films, il a réalisé trois longs-métrages  mais il est également un acteur à Broadway, où il a repris récemment son rôle dans Cabaret. Activiste pour les droits LGBT, il a reçu en 2009 le prix Vito Russo aux 16e GLAAD Media Awards au titre de son action remarquable de lutte contre l’homophobie. Dans My Two Daddies, actuellement au cinéma, il interprète un chanteur qui, dans les années 1970, adopte avec son compagnon un enfant trisomique délaissé par sa mère. Un rôle qui l’a marqué. Dans l’interview qu’il a accordée à Yagg, Alan Cumming évoque aussi l’évolution des droits LGBT et la lutte contre les extrémismes, en relation avec les attentats qui ont frappé la France.

Comment avez-vous eu connaissance du scénario de My Two Daddies et pourquoi avez-vous accepté de jouer le personnage de Rudy Donatello? C’est le réalisateur Travis Fine qui a pensé à moi bien avant que le scénario final ait été écrit. C’est une histoire qui me parle, sur quelque chose qu’on ne voit pas si souvent au cinéma. Et j’ai été choqué de voir que si peu de choses avaient changé depuis les années 70. Même si on pense que des progrès ont été faits, nous avons encore beaucoup de chemin à faire. J’ai été intéressé à plusieurs niveaux. C’est évidemment un grand rôle et politiquement cela m’a paru important d’en parler.

Quels ont été les défis d’un tel rôle, pour lequel vous chantez aussi? Nous avons tourné en quatre semaines, ce qui est très rapide. C’était un tournage très intense. Nous avons enregistré les chansons bien avant le tournage proprement dit et il a fallu que j’imagine comment les scènes seraient jouées, c’était compliqué. Il y a aussi le fait que pas mal de gens pensent que c’est difficile de travailler avec un acteur atteint de trisomie mais Isaac Levya [qui joue le rôle de Marco] a été fantastique. Il a été génial et ça a été très facile de travailler avec lui, bien plus facile qu’avec la plupart des acteurs. [Rires.]

Qu’a ce film de spécial? Les gens qui n’iraient pas voir avec un film avec une thématique gay sont totalement surpris par My Two Daddies et très émus, parce que ce film raconte ce que peut être une vraie famille. Et en même temps montrer que cette famille n’avait pas le droit d’exister. Cela émeut les gens car ils ont sous les yeux les effets de la discrimination.

J’ai lu dans une interview que vous aimeriez avoir des enfants mais que votre carrière était trop intense? C’était il y a longtemps et je ne redirais pas la même chose aujourd’hui. Je ne veux pas d’enfants. Je peux comprendre ces sentiments mais j’aime la vie que je mène.

Vous avez reçu de nombreux prix pour vos combats pro-LGBT. Pourquoi est-ce important de s’engager? En tant que membre de ce groupe, j’ai l’impression qu’il y a un immense trou noir dans la façon dont certains membres de la société sont traités. Nous devons réfléchir à cela. Nous pensons que l’égalité est une valeur partagée mais ce n’est pas vrai pour tout le monde. Même si nous avons fait de grands progrès, ce n’est pas encore l’égalité réelle! Je me sens toujours vu comme un citoyen de seconde classe. Nous devons lutter contre cela.

Vous dites que peu de choses ont changé mais de nombreux pays ont adopté une législation ouvrant le mariage aux couples de même sexe, dont votre pays d’origine, l’Écosse. Qu’est-ce que vous en pensez? C’est génial, il était temps et je suis très fier de cela. Oui il y a eu des pas importants, mais il y a encore des progrès à faire. Ainsi c’est très difficile dans de nombreux pays pour un couple de même sexe d’adopter un enfant à travers le système public d’adoption. Aux États-Unis, si vous avez de l’argent, vous pouvez acheter un enfant ou avoir recours à la GPA. Mais passer par le système public est très difficile et en Grande-Bretagne aussi. Je suis heureux de ce qui se passe de positif évidemment mais il y a un danger à être dans l’autosatisfaction et à se sentir reconnaissant pour des droits qui sont tout à fait justifiés. Nous n’avons à remercier personne pour les droits basiques qui nous sont dus.

Parlez-nous de votre rôle dans Cabaret sur Broadway? Au théâtre, c’est la routine de faire un spectacle qui est un défi. Devoir s’habiller à nouveau, se préparer et remonter sur scène. C’est épuisant de faire tout ça. Au cinéma, vous tournez une scène, c’est derrière vous et vous n’y pensez plus. Vous ne pouvez pas être mauvais dans ce moment. Au théâtre, il y a un danger parce que vous pouvez sonner faux à force de faire et de refaire la même chose. Dans Cabaret, je sollicite beaucoup le public par rapport à d’autres acteurs et cela change chaque soir et je me sens très actif. J’aime les deux cas de figure. J’ai joué Cabaret si souvent, j’en suis à plus de 700 représentations que je me dis: Ouah, c’est incroyable que ça ait pu arriver! [Rires.] C’est parce que je m’y suis mis à fond que j’ai tant de plaisir à jouer ce rôle.

Vous avez dû suivre les derniers événements en France. Quelle est votre réaction? Nous jouions Cabaret le soir où nous avons appris ce qu’il s’était passé à Charlie Hebdo [le jour de l’interview, Alan Cumming n’avait pas encore appris ce qu’il s’était passé à l’épicerie casher de la porte de Vincennes]. Dans toute l’Histoire, il y a toujours eu des phénomènes extrémistes. Nous devons rester vigilant.e.s et la chose la plus importante est de ne pas céder à la violence. La liberté d’expression, c’est la liberté et tout le monde peut l’exercer. Mais nous devons combattre l’extrémisme, hier Hitler, aujourd’hui Al Qaida. Si vous regardez ce qu’il s’est passé, malheureusement, ce n’est pas quelque chose de nouveau et ça continue de résister.

Quel serait votre message au public français? «Courage» [en français]. Nous ne devons pas oublier que c’est un petit groupe de personnes et que la religion n’a rien à voir avec ça. La France a inventé la démocratie et c’est pour cela que les gens qui sont contre la démocratie l’attaquent.

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