Depuis ce matin, j’essaie d’arrêter les larmes. Je pense à toutes les victimes de cet attentat et ne peux m’empêcher de pleurer. C’est trop con. Après le choc, la tristesse. Hier soir, spontanément, l’équipe de Yagg s’est rendue place de la République. Et ce matin, nous avons repris le travail. Parce que c’est ce que nous avons de mieux à faire. Pour l’instant. Mais si les larmes viennent parfois, c’est parce que je ne peux m’empêcher d’imaginer la scène qui s’est passée hier matin, vers 11h30, à Charlie Hebdo, rue Nicolas Appert, à quelques centaines de mètres de nos bureaux, en plein Paris. Deux hommes ont froidement exécuté des hommes et des femmes qui, justement, faisaient leur travail. Ils ont été assassinés parce qu’ils faisaient leur travail de journalistes et de caricaturistes. C’est la première fois dans le monde qu’un tel acte se produit: l’attaque à l’arme lourde d’une rédaction et la mise à mort, calculée et délibérée, de journalistes et de salarié.e.s d’une rédaction. Sans oublier aussi la mort de deux policiers dont l’un assurait la sécurité de Charlie Hebdo.

On ne tue pas quelqu’un pour ses idées. On ne tue pas. La liberté de la presse, c’est une des plus importantes des libertés. Charlie Hebdo était une cible. Charb, Tignous, Cabu, Wolinski, les caricaturistes maison, n’y allaient pas de main morte pour se moquer des religions, des politiques, des travers de notre société du spectacle. Le bon goût n’était pas leur tasse de thé. Bernard Maris, l’économiste iconoclaste, j’aimais l’écouter parce qu’il sortait de la doxa néo-libérale partagée par l’essentiel des journalistes économiques.

Mais c’est toute la presse et aussi tou.te.s ses lecteurs et lectrices, les internautes qui sont visé.e.s à travers cet attentat, le plus meurtrier en France depuis 50 ans. Nous sommes donc à la fois en pensée avec l’équipe de Charlie Hebdo et les familles qui ont perdu un être cher, mais aussi en solidarité avec une profession durement touchée.

À Yagg, nous savons ce que la haine peut produire. Dans le monde, en France, régulièrement, des hommes et des femmes sont insulté.e.s, battu.e.s et tué.e.s en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre. Cabu, Wolinksi, Charb et les autres étaient tout sauf haineux. Leurs assassins se sont très certainement longtemps préparés pour cette attaque contre des vies humaines mais aussi contre des héros de la liberté de la presse.

Nous nous sommes remis au travail. Pour vous informer, vous divertir, vous donner à réfléchir et à penser par vous-mêmes.

En 1985, un ennemi sournois tuait aussi dans Paris. Il n’avait pas de visage, mais nombre de nos proches étaient touchés, blessés ou morts. Cet ennemi, c’était le sida. Mais après la phase de terreur et de peur est venue celle du combat.

Cela n’a été possible que parce qu’au-delà des différences, des hommes et des femmes, gays et lesbiennes, trans’, hétéros, séropositifs ou séronégatifs, de toutes origines, se sont uni.e.s face au danger. Cela a pris du temps avant de convaincre le plus grand nombre que la lutte contre le sida concernait tout le monde. Mais nous y sommes arrivé.e.s. Pour reprendre du terrain sur le virus, pour que les ami.e.s ne soient pas oublié.e.s, pour re-conquérir le premier des droits, celui de vivre.

Il n’y a aucune raison que l’histoire ne se répète pas, dans le bon sens aussi. Les barbares ont tué 12 hommes et femmes et en ont blessé.e.s beaucoup d’autres, à Charlie Hebdo et dans la rue. Mais des millions de personnes ont été affectées et ce sont elles qui vont maintenant répondre à la barbarie. En colère oui mais sans violence. En combat oui mais en utilisant les armes des mots, des pensées, des dessins, des cris s’il le faut. Ils ont tué des hommes et des femmes, un crime irréparable. Mais ils n’ont pas tué leurs idéaux, leurs combats et notre liberté.

Photo Bénédicte Mathieu (Place de la République, Paris, 7 janvier 2015)