Même si la France reste très en retard sur la diversité liée à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre par rapport aux États-Unis ou à la Grande-Bretagne, plusieurs entreprises ont pris cette question à bras-le-corps. Des actions de sensibilisation et de visibilité ont lieu notamment chez Orange, Randstad, IBM ou encore Accenture,  et la rubrique Yagg Pro s’en fait l’écho régulièrement. Pour rappeler que l’homophobie n’a pas sa place au sein de l’entreprise et pour que les collaborateurs.trices LGBT se sentent à l’aise pour en parler et pour faire valoir tous leurs droits.

Chez Sodexo, entreprise française très implantée dans le monde, Jean-Michel Monnot, vice-président chargé de la Diversité, a eu l’idée de lancer une campagne de témoignages de la part des salarié.e.s hétérosexuel.le.s. D’où le mot nouveau d’«hétérallié», dont il nous explique l’origine.

Jean-Michel Monnot, d’où vous est venue cette idée de la campagne participative des «hétéralliés»? Nous voulons créer un environnement inclusif dans lequel tous les collaborateurs/trices de Sodexo se sentent respecté.e.s et valorisé.e.s, et cela commence par la possibilité d’être vraiment qui l’on est. Parce que nous offrons des services de qualité de vie à nos clients, nous agissons pour la qualité de vie des 428000 salarié.e.s du groupe. De nombreuses études ont montré que la majorité des LGBT ne sont pas visibles au travail: cela signifie qu’ils et elles pensent que c’est un risque pour eux. Il faut lever cette barrière, et le faire au plus vite en impliquant tout le monde: LGBT et hétéralliés. J’ai créé ce mot «hétérallié» en m’inspirant de l’anglais straight ally qui ne pouvait pas être traduit littéralement, mais qui me parait très important, car il permet de donner un rôle visible et «revendicable» aux hétéros.

À qui s’adresse cette campagne et quel est son but principal? L’objectif de la campagne est de montrer aux LGBT de Sodexo que leurs collègues sont ouvert.e.s et engagé.e.s pour la qualité de vie de tou.te.s, et donc bienveillant.e.s à leur égard. Nous avons ainsi lancé la «Campagne des Hétéralliés Sodexo» en demandant à tous ceux qui le souhaitaient de se filmer avec leur smartphone en donnant leur nom, et en disant «je suis un hétérallié». Ils devaient envoyer cette vidéo à l’adresse email de Sodexo Pride, notre réseau LGBT, et recevaient en retour leur vidéo mise en forme aux standards de la campagne. Notre ambition était de collecter 100 vidéos avant le 31 décembre, et j’avoue que je ne savais pas vraiment si nous pourrions atteindre cet objectif, en utilisant seulement nos réseaux internes, sans grande campagne de communication. Le résultat a dépassé toutes nos espérances puisque 170 personnes ont envoyé leur vidéo en six langues, avec des idées inattendues: une collaboratrice s’est filmée avec ses enfants car ils voulaient ensemble faire un clin d’œil amical à un membre de leur famille. En Espagne, 25 personnes se sont regroupées pour dire tous ensemble: «somos hetero-aliados». Et puis la première vidéo est venue de Sylvia Metayer, membre du Comité exécutif du groupe Sodexo, et Sponsor Executive de notre réseau Pride. Il y a une vraie énergie positive autour de cette idée toute simple, sans aucun budget, mais avec un vrai engagement personnel. Les vidéos sont désormais visibles dans le monde entier sur notre intranet, et nous avons décidé de ne pas arrêter la campagne au 31 décembre, car ses effets sont très positifs. Nous savons qu’il nous reste beaucoup à faire, et cette campagne est un élément du cercle vertueux que nous développons jour après jour. Prochaine étape: une campagne de vidéos de rôle-modèles LGBT à tous les niveaux de l’entreprise que nous allons lancer en 2015.

Y a-t-il des différences significatives entre les pays, sachant que Sodexo est une entreprise globale? Les droits des LGBT sont très variables d’un pays à l’autre, et la manière de parler du sujet est forcément différente. La campagne des hétéralliés a été très active en Europe de l’Ouest, en Amérique du Nord et du Sud. Nous avons eu quelques vidéos d’Asie, et je vois un intérêt grandissant pour le sujet dans cette région du monde, en tout cas dans certains pays. Mais l’Asie est tellement immense et diverse qu’on ne peut pas l’approcher comme un tout. Le tabou subsiste en Afrique et au Moyen-Orient. Je pense que nous devons dans un premier temps concentrer nos efforts dans les pays où nous pouvons légalement agir, mais continuer à communiquer globalement pour dire que nous promouvons les richesses de toutes les diversités.

Quelles ont été les réactions, bonnes ou moins bonnes, à cette campagne? Nous avons eu beaucoup de réactions enthousiastes de personnes qui étaient heureuses de pouvoir prendre la parole, parce que chacun.e d’entre nous est concerné.e par le sujet dans son entourage personnel et professionnel, et qu’il est rare de trouver une occasion de s’exprimer. Aucune réaction négative ne m’est parvenue, mais c’est probablement parce que Sodexo a une position très claire, et que cela ferme un peu la porte aux commentaires négatifs. Aux Pays-Bas, l’intérêt de la campagne n’a pas été vraiment perçu, car ce pays est beaucoup plus ouvert que d’autres, et nos collègues se demandaient bien pourquoi communiquer sur une évidence! Enfin, l’utilisation de straight en anglais ou «hétérallié» en français a été challengée par quelques personnes qui préfèrent parler d’alliés ou allies en anglais. Ma réponse a été de dire que l’on peut utiliser le mot avec lequel on se sent le plus à l’aise, l’important est de montrer son engagement.

Près de deux ans après le vote de la loi sur le mariage des couples de même sexe en France, cette question de la diversité liée à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre a-t-elle évolué et si oui comment? Elle a évolué de fait, car il y a eu des milliers de mariages et que cela a eu un impact dans le monde du travail. Les droits des LGBT évoluent, même si l’on voit certains retours de manivelles dans quelques pays. Ce qui est certain, c’est que de plus en plus d’entreprises travaillent sur le sujet, mais c’est un processus long car il n’existe pas de recette magique à appliquer pour devenir une organisation «gay-friendly», et il est difficile de savoir par où commencer. C’est pourquoi des initiatives telles que la Charte de l’Autre Cercle sont utiles et apportent des solutions aux entreprises qui veulent s’engager. La question trans’ est à mon sens peu connue et quasiment invisible: il y a tout à construire sur ce sujet, mais nous pouvons nous inspirer de ce que nous faisons déjà aux États-Unis avec un guide et une formation dédiés.

Concrètement, que répondez-vous à celles et ceux qui estiment que ces thématiques ne sont pas du ressort de l’entreprise? Je prends le temps de leur expliquer en trois points. Premier point: Nous savons tous que l’engagement des collaborateurs est le moteur de la performance d’une entreprise. En démontrant notre engagement, nous pouvons aisément faire progresser l’engagement des collaborateurs LGBT de Sodexo (entre 30000 et 40000 personnes pour Sodexo si l’on se fie aux statistiques). Gagner six à dix points d’engagement, ça ne se refuse pas! Deuxièmement, nous voulons attirer les meilleurs talents, tous les meilleurs talents, et pas seulement 90% d’entre eux. Être reconnu en tant qu’employeur inclusif nous donne un avantage énorme.

Enfin, nous avons une responsabilité d’employeur parce que nous devons nous attaquer aux risques psycho-sociaux et aux comportements discriminants. D’autre part, nous sommes une entreprise mondiale, avec des carrières internationales qui peuvent, sans information et transparence, mettre des collaborateurs dans des situations dangereuses ou de refus lorsqu’il s’agit de travailler dans des pays peu ou pas ouverts. Il ne s’agit donc pas seulement d’être d’accord ou non avec telle ou telle loi ou d’avoir des convictions personnelles. Il s’agit d’avoir un environnement de travail inclusif dans lequel chacun.e puisse être lui-même ou elle-même, contribuant ainsi à la réussite de toutes et tous. Ces explications suffisent en général à dépassionner le débat.

La vidéo de Jean-Michel Monnot pour la campagne «Hétéralliés»:

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