Epicentre Films vient de sortir en DVD l’intégrale des films du cinéaste portugais João Pedro Rodrigues. L’auteur de O Fantasma, Odete ou encore Mourir comme un homme tient une place à part dans le cinéma de son pays, avec des films originaux, tous très différents. Dans le coffret DVD sont donc réunis les quatre longs-métrages ainsi que de nombreux courts-métrages et des documentaires inédits. João Pedro Rodrigues a accepté de répondre à nos questions sur ses films, leurs conditions de tournage et le cinéma queer.

joao pedro rodrigues Qu’est-ce qui réunit tous ces films, quels sont leurs points communs? Question difficile, ce serait plutôt aux autres de répondre. Ce que j’ai essayé de faire, c’est que ce coffret DVD soit le plus complet possible, qu’il y ait des choses inédites, y compris mon film de fin d’études. La seule chose qui manque, c’est le court-métrage qui sera présenté au Festival de Berlin cette année. Ce qui m’obsède, c’est de ne jamais faire le même film. Avec chaque film, j’essaie d’oublier le précédent. Mais ils sont très liés à ma vie, c’est très difficile de faire du cinéma sans prendre en compte ce qu’il se passe dans ma vie. Ils reflètent la façon dont je regarde le monde. Le coffret va donner des pistes pour voir cette évolution. Chaque film m’apprend des choses, j’essaie de m’améliorer et d’être le plus honnête possible envers ce que j’ai à raconter.

Côté longs-métrages, il se passe trois à quatre ans entre chaque film. Qu’est-ce qui prend du temps pour monter un projet? Le plus difficile, c’est le financement. Et c’est de plus en plus difficile de trouver un financement pour des films qui sont libres. Je fais les films que je veux faire. J’aime l’idée de passer du court-métrage au long-métrage car le court me permet d’expérimenter des choses, ce qui n’est pas toujours possible dans un long.

Le succès de votre premier film, O Fantasma, vous a-t-il aidé? Oui ça m’a aidé, mais ça m’a pris cinq ans pour faire le second! Pour Odete, je n’ai pas réussi à trouver l’argent en France. Ce n’est que pour le troisième, Mourir comme un homme, que j’ai pu trouver de l’argent en France. La France, c’est le pays au monde qui donne le plus d’argent pour les films étrangers et où il y a encore une croyance en un cinéma libre, je réutilise ce mot à dessein. Cela veut dire: ne pas être dans la contrainte du public ou des recettes. Bien sûr que j’aime que mes films marchent et que les gens aillent les voir. Mais quand je fais un film, je ne pense pas à ça.

Vous avez affirmé que vous n’aimiez pas le cinéma de citation. Que voulez-vous dire par là? Je n’aime pas un cinéma de citation lorsqu’on fait un hommage ou des choses très directes. Mais dans Odete, il y a carrément une scène et la chanson du film Breakfast At Tiffany. Ce qui m’intéresse beaucoup, ce sont les genres des films, qui ont été surtout codifiés par le cinéma américain classique. Ça m’intéresse de travailler sur ces codes, au Portugal, aujourd’hui. Comment se les approprier et comment les subvertir. Faire un film, c’est toujours travailler sur ce qui a été fait avant. Mais j’essaie que mes films ne soient pas référentiels au sens lourd du terme.

Plusieurs cinéastes gays, je pense en particulier à Gus Van Sant, François Ozon ou Todd Haynes, ont souvent fait des références ou carrément des copies de films de cinéastes plus anciens. Est-ce selon vous un trait du New Queer Cinema? Je ne dirais pas cela. Vous parlez d’auteurs qui ont chacun un univers particulier. Moi ce qui m’intéresse dans le cinéma, ce sont les voix individuelles, j’aime les films où je vois qu’il y a quelqu’un derrière la caméra. Quelqu’un qui a un point de vue sur le cinéma, sur la vie et le monde. Ce qui m’agace dans le cinéma, c’est l’uniformité. En ce moment, vous avez tous ces films sur les super-héros. Ces derniers sont différents mais les films se ressemblent tous. Les effets spéciaux, c’est peut-être super difficile à faire, mais ça ne m’intéresse pas. Le cinéma qui me plait, c’est de partir de la réalité et d’essayer d’arriver à quelque chose qui est de l’ordre de l’imaginaire. Recréer des corps, des décors, les transformer dans quelque chose qui est proche de moi et peut-être proche des autres.

Avec ce coffret, on a tous vos films «sous la main». Faut-il les voir chronologiquement ou pas? Ce qui est intéressant, c’est de voir les différences et la continuité. Malgré moi, mais je ne dis pas cela de façon négative, je fais toujours des choses qui se ressemblent même si j’essaie de faire des films différents. Là où j’ai le plus appris, en dehors de l’école de cinéma, c’est à la cinémathèque portugaise. On y montrait toute l’œuvre d’un réalisateur. J’aime bien voir comment les choses se complexifient. Même si certains font des films très forts dès le début.

Vous avez co-réalisé votre dernier film avec votre compagnon. Qu’est-ce qui change quand on tourne à deux? João Rui (Guerra da Mata) a toujours collaboré à mes films, il est directeur artistique. Il a écrit un scénario China China en 2007. Il voulait que je le réalise tout seul mais ça faisait du sens qu’il le co-réalise. Il a vécu à Macao et j’ai découvert cette ville à travers les histoires qu’il me racontait et à partir du cinéma asiatique que je regardais. Ce qu’on co-réalise, ce sont toujours des films liés à l’Asie, même si ce sont des films réalisés ici, qui se passent au Portugal dans un chinatown.

Est-ce que vous vous intéressez au cinéma LGBT? En France, 2014 a vu de très nombreux cinéastes gays et lesbiennes réaliser des films, parfois leur premier comme Abdellah Taïa… Je m’intéresse au cinéma en général. Bien sûr vous avez parlé d’Abdellah Taïa, je le connais, nous sommes amis. Son film d’après son roman [L’Armée du salut, ndlr] m’a beaucoup plu et ce n’était pas évident car on pense souvent que l’écriture et le cinéma, c’est deux choses très différentes. Alain Guiraudie (L’Inconnu du lac) m’intéresse aussi beaucoup, je le suis depuis ses premiers films. J’aime ces films, pas parce qu’ils ont une thématique queer, mais parce que c’est du bon cinéma. Je suis homosexuel et quand j’ai commencé à faire des films, j’ai voulu être honnête avec moi-même, avec ce que je ressens. Mais je n’ai pas pensé à faire des films queer, je veux juste faire mes films, du mieux que je peux.

Pouvez-vous nous parler de votre prochain film? Il devrait sortir en 2016 et s’appellera L’Ornithologue. Plus jeune, je voulais être ornithologue. L’observation des oiseaux, c’est quelque chose que je faisais quand j’étais enfant et j’ai fait des études de biologie avant de faire des études de cinéma. Ce film n’est pas autobiographique mais c’est un peu moi, maintenant, avec l’âge que j’ai, 48 ans, en pensant comment aurait été ma vie si je n’avais pas suivi le cinéma.

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