Depuis plus de trente ans que sévit l’épidémie de sida, on ne compte plus les films, les livres et les documentaires présentant tel ou tel aspect d’une des maladies infectieuses les plus terribles de l’histoire de l’humanité. À ce jour, 70 millions de personnes ont été infectées par le VIH et 40 millions en sont mortes. Sida, un héritage de l’époque coloniale, le documentaire signé Carl Gierstorfer pour Yuzu Productions et que propose Arte ce soir, à 22h30, est exceptionnel à plus d’un titre. Il s’interroge sur les origines du virus et sur ce qui a contribué à sa propagation, depuis les berges de la rivière de Sangha (photo ci-dessus), entre Cameroun et République démocratique du Congo (RDC). Et ce qu’il nous donne à voir fait froid dans le dos.

TRAQUER LE VIH
Tout commence avec la traque des premiers cas de VIH dans les hôpitaux de RDC. Pourquoi la RDC? Parce que comme l’explique Peter Piot, l’un des plus grands experts de la lutte contre le sida, c’est de ce pays, ancienne colonie belge qui s’est ensuite appelée Congo puis Zaïre, que sont partis se faire soigner en Belgique des malades du sida, au début des années 80. Ce qui n’était encore perçu en Occident que comme une maladie des gays («Le cancer gay» titrait à la une en 1982 Libération) pouvait-elle trouver ses racines dans cet immense pays d’Afrique centrale? En 1983, quand il se rend à Kinshasa, la capitale, Peter Piot découvre des hôpitaux débordés par les malades du sida, tou.te.s hétérosexuel.le.s, hommes et femmes confondu.e.s. Il doit faire face à l’incrédulité d’une communauté internationale qui ne prête guère attention au continent africain, si ce n’est pour lui prélever les matières premières.

DU CHIMPANZÉ À L’HOMME
Trente ans plus tard, la maladie a touché des millions d’Africain.e.s, continent le plus atteint. Le documentaire suit le chercheur belge Dirk Teuwen, qui connaît bien l’histoire mouvementé de la RDC. Avec le concours des chercheurs africains, il a pu démontré que le VIH est apparu bien plus tôt que ce que l’on pensait généralement. Dans des tissus humains conservés dans la parrafine, il a pu isoler un VIH datant de 1959. Puis, grâce à l’aide d’autres chercheurs, américains cette fois, Dirk Teuwen a pu remonter au premier cas d’infection humaine, en 1908, dans une région au nord du fleuve Congo qui faisait partie de l’Afrique équatoriale française. C’est à ce moment-là que le virus, qui infectait les chimpanzés (sans les rendre malades), a muté et a infecté les humains.

DES HOMMES ET DES FEMMES RÉDUITS EN ESCLAVAGE
Mais qu’est-ce qui explique que la pandémie s’est ensuite propagé vers Kinshasa puis dans le monde? Rien de moins que la colonisation. Au début du XXe siècle, l’exploitation de l’ivoire, du caoutchouc et des bois précieux va bon train, par des sociétés privées sans scrupule. C’est parce que l’homme a pénétré le territoire des animaux de brousse que le contact avec le VIH a été facilité. Pour l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch, spécialiste de l’époque coloniale, c’est ensuite le transport de ces matières premières qui va faciliter la propagation du virus. Durant toute la période coloniale, les habitant.e.s de ces régions seront utilisé.e.s comme des bêtes de somme et des dizaines de milliers d’hommes et de femmes sont réduit.e.s en esclavage et doivent porter sur d’énormes distance. Les conditions de vie de ces esclaves sont effrayantes, les Européens apportent avec eux la syphilis qui multiplie les risques de contracter le VIH.

ET SI UNE NOUVELLE ÉPIDÉMIE NAISSAIT?
Le VIH va donc rencontrer des conditions idéales pour se diffuser. C’est la conclusion de ce documentaire, qui met en lumière la responsabilité des pays européens dans la propagation de cette épidémie. Mais aujourd’hui, est-on sûr que les mêmes causes ne produiront pas les mêmes effets. Récemment, l’excellent magazine Cash Investigation d’Elise Lucet sur France 2 montrait l’exploitation des terres rares utilisées dans nos portables. Des milliers de travailleurs, en RDC, ce pays qui a vu «naître» l’épidémie de sida, risquent leur vie pour extraire des minerais, dans des conditions indignes. Le VIH n’est pas, de l’avis des chercheurs, le dernier virus qui va passer d’une espèce à une autre. La faillite du système de santé dans de nombreux pays, l’irruption d’Ebola dans plusieurs pays sans que la réaction des pays riches soit à la hauteur viennent renforcer les inquiétudes. Le monde n’est-il pas au bord d’une nouvelle catastrophe?

Un extrait de «Sida, un héritage de l’époque coloniale»:

Si le lecteur ne s’affiche pas, cliquez sur Sida un héritage de l’époque coloniale.

Photo Renaat Lambeets/DOCDAYS Productions