D’où vient le titre de votre nouveau film, One Deep Breath? Quand le film a commencé sa vie, le titre du scénario était «Une nuit en eaux profondes». Mais à force de retravailler l’idée originale d’André Scheider, j’ai voulu me réapproprier le texte encore davantage. L’ancien titre ne collait plus avec ce que je voulais transmettre… en fait l’idée de la rétention du souffle collait mieux pour moi. Comme si Maël (le personnage principal) n’arrivait plus à respirer, bloqué dans une sorte de purgatoire: le deuil. Cette respiration profonde, One Deep Breath, s’incarne en fait en grande partie dans l’aspect performatif du film.

Pourquoi, après Little Gay Boy, avez-vous souhaité raconter cette histoire? Le scénario m’a été proposé par André. J’ai eu beaucoup de doutes au début, je me disais «Ça ne colle pas avec mon univers»… Mais j’ai d’abord trouvé la thématique intéressante, on ne parle pas beaucoup de ce genre de choses. Ce côté noir de la vie m’intéresse. Le deuil, la mort, pas facile comme sujet… Puis, la douleur de Maël m’a beaucoup touché. C’est cette douleur qui a conduit ma réalisation. Oui, c’est cette obscurité qui m’a donné envie de raconter cette histoire. Et l’un des moments-clés dans ma prise de décision a été une conversation très intime avec André, qui m’a confié qu’il avait vécu cette histoire, qu’il avait perdu son ami. Ce qui rend l’histoire particulièrement vraie et juste. Je devais la raconter. J’ai alors envisagé le film comme une sorte d’essai cinématographique, une chance pour moi d’évoluer, de chercher autre chose. Je ne veux pas m’enfermer dans un style. Au contraire, ce qui m’intéresse, c’est la nouveauté. Pour le moment, personne ne me dicte ma conduite artistique. Je ne cherche pas à plaire. Je veux seulement créer. Bref, j’ai dit oui, et le projet s’est mis en route.

C’était important que le personnage de la femme soit joué par une actrice transsexuelle, Stéphanie Michelini? Oui, c’était très important que ce soit Stéphanie pour ce rôle. Je travaille sur le queer, mes comédiens représentent ce monde, cette recherche. Stéphanie en était l’incarnation, d’une certaine manière. Elle et moi, ça faisait un moment qu’on voulait travailler ensemble, le moment était venu. Travailler avec des personnes LGBTQ+, c’est très important pour moi. Leur donner la place, leur faire une place. Ce n’est pourtant pas un film dans lequel la question de la transidentité est la problématique ou le sujet du film… C’est pourquoi le choix de Stéphanie était encore plus radical pour moi. Elle est présente en tant que comédienne, elle joue un rôle, à nouveau. Elle est forte et belle, une solidité à l’écran comme dans la vie. D’ailleurs ils sont tous très forts. Pas facile de faire ce qu’ils ont fait. Aussi juste. J’adore travailler avec des vrais comédiens et danseurs. Ils utilisent leur technique pour donner ou enlever des couleurs dans leur jeu. C’est très précis, de fait, un réel plaisir.

Quels sont vos conditions de tournage? On avance vite, et puis il faut imaginer les conditions rock & roll… (sans un rond!) Le film est centré sur le deuil de Maël, et c’est au travers de ce qu’il vit qu’on fait la rencontre de Patricia. Il n’est pas perturbé par sa transidentité, mais par l’amour qu’elle porte à Adam et Adam à elle.

Manuel Blanc est à nouveau l’acteur principal de ce nouveau film. Un acteur fétiche? Manuel n’est pas mon acteur fétiche mais un très bon comédien et un ami. J’adore le voir en père odieux avec sa moustache dans Little Gay Boy, j’adore le voir en un Maël très torturé dans One Deep Breath. Le style et la technique de jeu sont tellement loin l’un de l’autre (d’ailleurs, d’autres surprises sont à venir pour Manu dans le prochain film Where Horses Go To Die). J’aime voir les transformations des acteurs dans les personnages qu’on leur offre. Quand j’étais comédien, c’était très gratifiant et excitant de jouer Roméo un jour et la semaine suivante de se mettre dans la peau d’un méchant dans un Pinter… De s’amuser avec la diversité, le changement, la technique… Mais pour en revenir à Manuel, c’est un vrai honneur, un plaisir de travailler avec lui. Le fait que je sois étranger ne lui donne pas la même signification culturelle pour moi. Je n’ai pas grandi avec J’embrasse pas [film d’André Téchiné qui a fait connaître Manuel Blanc] en Angleterre, j’ai seulement compris récemment à travers la réaction des gens l’importance de ce film et de Manuel pour les personnes LGBTQ+. Si vraiment j’avais su qui il était quand je l’ai rencontré la première fois, j’aurais été très intimidé…

Quand on parle de votre cinéma, on fait souvent référence à des cinéastes comme Jarman, Pasolini ou Fassbinder. Ça vous comble ou ça vous agace? Au début, j’étais très flatté et un peu embarrassé qu’on me parle de cinéastes aussi importants. Avec le temps, j’ai compris que c’était plutôt une façon de donner des clefs aux spectateurs pour comprendre ce que je faisais, ce qu’ils allaient voir. Ne pas attendre Batman, quoi. Ces comparaisons sont davantage une manière d’expliquer où je me situe, quel est mon style. Je n’ai pas la prétention d’être à ce niveau-là, mais une chose est sûre: je ne demande à personne la permission de faire ce que je fais, et c’est un point commun avec ces réalisateurs dont je m’inspire pour mon travail…

Derek Jarman est l’une des raisons pour lesquelles je fais du cinéma.

Tous ces noms ont marqué notre histoire. Jarman a fait tellement pour la communauté LGBTQ+. En premier lieu, c’était la première célébrité séropositive à faire son coming-out en Angleterre. Il s’est battu contre le système, pour nos droits, et ce jusqu’à son dernier souffle, puisqu’on parlait de respiration tout à l’heure.

Vous avez réalisé le teaser du festival Chéries-Chéris cette année. C’est important pour vous que des festivals de cinéma LGBT existent? Très important! J’en vois l’importance en direct, à chaque fois que je voyage dans le monde pour participer à l’un d’eux. Qu’on ait le droit d’être représenté.E.s par nous-même est énorme, par des films sur nos batailles, nos victoires. Toute notre histoire est dans chacun d’eux. Il n’y a pas longtemps, nous étions seulement représenté.e.s au travers d’une vision hétérosexuelle, qui a fait naitre à l’écran des caricatures, des archétypes qui ont eu, malgré nous, des conséquences sur notre propre construction identitaire.

C’est la raison pour laquelle les festivals de cinéma LGBTQ+ sont essentiels. Qu’on puisse se raconter nous-même. Sentir la puissance de tous nos récits. Savoir que l’on peut se connecter au travers de nos histoires jusqu’à l’autre bout de monde est incroyable.

En Serbie par exemple, la police entoure le festival pour nous protéger, pour prévenir toute réaction explosive. Une présence si sérieuse prouve l’importance même des festivals, à la fois symbolique et physique. Je vois le progrès dans certains pays et le début de celui-ci dans d’autres. La Roumanie par exemple fait des pas énormes pour le cinéma LGBTQ+. La première fois que j’y suis allé, l’équipe du festival prenait des leçons de combat et apprenait des techniques de défense suite à l’irruption de manifestants homophobes, qui avaient tentés de mettre fin au festival… J’y suis retourné deux fois cette année, j’ai présenté mes films à Bucarest puis à Timisoara. Les gens étaient plus ouverts, je sentais un intérêt pour le cinéma LGBTQ+. C’était excitant de faire partie de tout ça. En France, c’est presque devenu normal aujourd’hui de voir des relations homosexuelles à l’écran car il y a un fort élan du cinéma LGBTQ+. Mais il ne faut pas oublier qu’il y a derrière tout ça une longue lutte qui n’est pas terminée. Les pays qui reviennent en arrière au sujet de nos droits sont nombreux, il faut rester vigilant mais dans le respect de l’autre. Les festivals de cinéma LGBTQ+ sont dans ce contexte un symbole de liberté et de bataille. Un moment d’échange, d’apprentissage et bien sûr de divertissement!

Projection de One Deep Breath, vendredi 28 novembre, à 20 heures, au MK2 Bibliothèque.

Photo Matthew Allen