Portrait Pierre CaudevelleLa thématique LGBT est au centre de ce qu’on appelle habituellement le «cinéma queer». Derrière cette expression, sous quelles formes se présentent le queer? Elle suggère la création d’un genre à part entière. Mais l’orientation sexuelle des personnages suffit-elle à déterminer le genre cinématographique d’un film?

MINORITÉS SEXUELLES ET GENRE CINÉMATOGRAPHIQUE
Thrillers, films d’horreur, films d’action, comédies musicales, drames… Les genres cinématographiques sont marqués par des codes, dans une logique commerciale. Souvent, les personnages LGBT répondent aussi à des codes ou des stéréotypes (la folle, la victime, le malade, le pervers, etc.) du cinéma hétéronormé mais la thématique queer correspond plus à une particularité de l’intrigue, à travers ses personnages, qu’à un sujet de film ou une esthétique. Nous sommes tenté.e.s de faire l’amalgame, cependant ce n’est pas un genre en soi. Une comédie romantique qui raconte une histoire d’amour gay est avant tout une comédie romantique avec une histoire d’amour. La problématique LGBT s’intègre et marque l’ensemble des genres de cinéma; de la comédie burlesque (La Cage aux folles, 1978) au thriller (Le Silence des agneaux, 1991) en passant par le drame – ou le western! (Le Secret de Brokeback Mountain, 2005) –, pour ne citer que ceux-là. Seul le cinéma porno gay/lesbien (ou hétéro) se définit entièrement comme un genre par rapport à l’orientation sexuelle.

MOUVEMENTS CINÉMATOGRAPHIQUES ET REVENDICATION QUEER
Les années 1970 marquent l’arrivée d’un mouvement cinématographique queer très marginal et expérimental avec pour but d’être subversif et de critiquer la morale bourgeoise hétéronormée. Les cinéastes queer avant-gardistes (avec en tête Kenneth Anger, Andy Warhol, Derek Jarman, John Waters…) adoptent une attitude irrévérencieuse, assument leur homosexualité et se réapproprient leur image. À ce sujet, la sociologue Marie-Hélène Bourcier parle de « visibilité passive » et de « visibilité active ». La première caractérise des images cinématographiques créées en dehors des subcultures LGBT, par des réalisateurs hétérosexuels tandis que la seconde s’apparente à une revendication des cinéastes gays, lesbiennes, bisexuels, etc.

En 1985, le Festival de Sundance, vitrine du cinéma américain indie à l’écart de l’industrie des majors, s’intéresse aux marges de la société. Les minorités sexuelles y sont représentées à partir des années 1990. Jennie Livingston (Paris is Burning, 1990), Todd Haynes (Poison, 1991), Gus Van Sant (My Own Private Idaho, 1991), Derek Jarman (Edward II, 1991), Gregg Araki (The Living End, 1992), entre autres, viennent y présenter leur film. Un nouveau mouvement cinématographique se crée, plus populaire et économiquement viable que la production underground d’antan: le New Queer Cinema est né.

Les cinéastes de ce mouvement s’apparentent à la «visibilité active» mais s’opposent majoritairement à la culture gay/lesbienne comme à la culture hétéronormée. Ils et elles se rapprochent volontairement du cinéma mainstream avec cette idée en tête: «identification across identities» («L’identification à travers les identités»). Dans cette optique, beaucoup refusent l’étiquette de «cinéaste gay» ou «lesbienne», ce qui est toujours valable actuellement!

Le terme ne concerne pourtant pas seulement le genre et l’orientation sexuelle des auteurs ou personnages mais aussi les règles qui imposent leur démarcation et marginalisent les minorités sexuelles.

Être queer signifie s’interroger sur l’entre deux, les frontières, le conditionnement de notre société. Le New Queer Cinema n’est pas du «cinéma gay», c’est une révolution artistique dans la représentation de la norme sexuelle et une volonté de l’intégrer dans le cinéma grand public.

LECTURE QUEER DU CINÉMA HÉTÉRONORMÉ
Certains films ne parlent pas directement de personnes LGBT mais peuvent être interprétés à travers une lecture queer personnelle. Prenons l’exemple de Top Gun (Tony Scott, 1986), dont Quentin Tarantino a démontré l’homoérotisme flagrant (concours de torses musclés, bronzés, exhibés fièrement dans les vestiaires, les douches, sur le terrain de volley) et l’attitude ambiguë du héros en proie au doute… Le personnage principal, Maverick (Tom Cruise), se fait draguer par son instructeur, l’ingénieure Charlotte Blackwood (Kelly McGillis) mais reste distant. Il préfère rentrer prendre une douche avec ses camarades plutôt que de rester faire l’amour avec cette femme… Par ailleurs, son grand rival Iceman (Val Kilmer) le défie en permanence et ne le lâche pas des yeux, dès son arrivée sur la base aérienne. L’hypermasculinité devient homoérotique, héritage des fantasmes du cinéma porno gay et d’une lecture queer à travers le film.

Plus tard, Gus Van Sant change l’objet de désir dans son remake de Psychose (1998), même s’il reprend plan par plan, le film d’Hitchcock. La caméra s’attache désormais plus aux corps de Sam Loomis (Viggo Mortensen) et Norman Bates (Vince Vaughn) qu’à celui de Marion Crane (Anne Heche). À titre d’exemples, ces deux films prennent une dimension queer par le regard du cinéaste et/ou celui du spectateur.

Le queer s’adapte à la culture mainstream et apporte un point de vue différent, en soulignant les connotations; il donne une nouvelle lecture «en biais» d’une œuvre. Et vous, quel film vous semble queer?

Pierre Caudevelle, titulaire d’un Master 2 Recherche Cinéma et Audiovisuel à la Sorbonne Paris 1, réalisateur du court-métrage Queer. Ce texte est extrait de son mémoire.

Photos Paramount Pictures (Top Gun) / DR