Les Roseaux sauvages ont 20 ans. Ce film d’André Téchiné, César du meilleur film en 1995, a marqué un tournant dans la représentation de l’homosexualité à l’écran. L’histoire? Au printemps 1962, dans une petite ville du Sud-Ouest, François (Gaël Morel), Serge (Stéphane Rideau) et Henri (Frédéric Gorny) sont internes au lycée de garçons. La guerre d’Algérie se termine et Henri, jeune pied-noir, est empli de colère. François doit accepter son homosexualité, titillée par les jeux ambigus de Serge qui, lui, en pince pour Maïté (Élodie Bouchez), laquelle est à la fois attirée et dégoûtée par Henri. Projeté (le 26 novembre à 20 heures) dans le cadre du festival de Chéries-Chéris, le film est l’occasion de redécouvrir la filmographie de Gaël Morel réalisateur avec A toute vitesse (26 novembre, 22h), Le Clan (27 novembre, 14h) et Notre Paradis (2 décembre, 13h30). Dans une interview à Yagg, Gaël Morel évoque le tournage des Roseaux sauvages et l’impact du film sur sa carrière.
En quoi ce film a-t-il été marquant dans votre carrière cinématographique?
Gaël Morel C’est mon premier film, c’est nécessairement marquant. J’avais 20 ans et pour moi c’était inespéré. J’ai vécu l’expérience d’un tournage en étant dans le rôle de l’acteur donc près d’André Téchiné, qui était mon réalisateur préféré. Ce qui a été le plus marquant, ce sont mes rencontres avec Elodie Bouchez et Stéphane Rideau, qui sont restés des proches et que j’ai fait jouer par la suite dans mon premier film, À toute vitesse.
Stéphane Rideau Ce film m’a bien sûr marqué car c’était mon premier. J’ai découvert le monde du cinéma, et le film m’a permis de faire des rencontres importantes dans ma vie personnelle et professionnelle. Mes souvenirs du tournage sont merveilleux bien évidemment. J’avais tout juste 17 ans, ma mère avait quitté notre maison,  je venais de perdre mon ami d’enfance dans un accident de moto. J’ai découvert une deuxième famille et me suis échappé avec elle!
Ce film est un tournant dans la représentation de l’homosexualité. Pourquoi à votre avis?
SR L’homosexualité avait déjà été portée à l’écran, par exemple avec Les Nuits fauves [de Cyril Collard, 1992] peu de temps avant. Mais le côté rural et singulier du film de Téchiné a ouvert une voie pour tous les provinciaux vivant dans des petits villages et où les regards peuvent être pesants. Il a permis à de jeunes homosexuels ou moins jeunes d’ailleurs de se sentir moins isolés, malgré le côté brutal et sincère des rapports entre François et Serge. Il y a surtout beaucoup de liberté qui se dégage. C’est le mot qui désigne le mieux ce film, la liberté! Il est certainement un tournant dans le sens où il donne envie d’être simplement vivant quel que soit sa sexualité.
Gaël, il y a cette scène dans le film ou, devant la glace, vous répétez plusieurs fois: «Je suis pédé, je suis pédé, je suis pédé». Racontez-nous le tournage de cette scène?
Je ne comprenais pas la scène, je n’avais pas compris comment la jouer. J’ai juste récité mon texte de façon complètement détachée et tout le monde a rigolé. André Téchiné a voulu la garder telle quelle. Je n’avais aucune idée à l’époque de l’existence d’une culture homo. J’arrivais de province, je ne connaissais personne dans le milieu gay. Avec Les Roseaux, j’ai brûlé les étapes! J’ai vécu la période où ça ne concernait que moi et avec le film, tout le monde pensait que je l’étais. Je n’ai plus eu besoin de le cacher, même si je n’ai jamais défendu le coming-out obligatoire.

Stéphane, après ce film, vous avez souvent joué pour des réalisateurs gays, en devenant une sorte d’icône. Cela vous a-t-il plu ou pas?
J’ai de la chance. Il parait que les gays ont bon goût!  J’ai surtout eu la chance de travailler avec de très bons réalisateurs.

Gaël, trois de vos films sont projetés lors de Chéries-Chéris. Quels sont les liens entre eux et avec cette première expérience qu’a été Les Roseaux sauvages?
Ce sont trois films avec Stéphane Rideau, avec qui j’avais tourné dans le film d’André Téchiné. C’est assez inédit car on a vieilli ensemble devant et derrière la caméra. On pourrait penser à Antoine Doisnel [personnage inventé par Truffaut et interprété par Jean-Pierre Léaud] mais Doisnel c’est un même personnage dans plusieurs films. Dans mes films, Stéphane Rideau joue des personnages très différents. Entre l’icône de A toute vitesse jusqu’au personnage de prostitué vieillissant dans Notre Paradis, je raconte comment j’ai voulu casser tous les codes. Dans Notre Paradis, Stéphane n’est plus le beau mec qui fait fantasmer l’ado homo. C’est important pour un acteur de sortir de ce rôle d’iôone pour faire des personnages moins clivants.
Que pensez-vous des festivals LGBT et des prix LGBT au cinéma?
Gaël Je ne suis absolument pas contre les festivals homos et les prix. Mais je ne me considère pas comme un cinéaste militant. Dans mes films, l’homosexualité n’est jamais un sujet. Présenter des personnages homos pour dire qu’ils sont comme les autres ne fait que convaincre ceux qui sont déjà convaincus. Mais il faut dire que la plupart des films qui présentent des personnages homosexuels sont diffusés de manière assez confidentielle.
C’est un peu moins vrai aujourd’hui, si on prend l’exemple de La Vie d’Adèle, de L’Inconnu du lac ou de Love is Strange tout dernièrement?
Mais ça reste le cas de beaucoup d’œuvres. Et pour parer à cette diffusion limitée, c’est bien qu’il y ait des festivals qui montrent tous ces films.