L’histoire de Love is Strange, le très beau film d’Ira  Sachs sorti aujourd’hui en France, fait régulièrement la une des médias aux États-Unis. Deux hommes se marient et l’un des deux, qui enseigne la musique dans un collège catholique, est licencié à cause de cela. Obligés de déménager, Ben et Georges vont devoir vivre séparés, eux qui sont ensemble depuis près de 40 ans. Et ils vont devoir aussi faire face à des proches ou des ami.e.s pas toujours si tolérant.e.s que ça. Les deux acteurs principaux, John Lithgow et Alfred Molina, qui se connaissent bien dans la vie, forment un couple de cinéma très émouvant. Même si le réalisateur et les acteurs espèrent que Love is Strange pourra faire évoluer les mentalités, ce film n’est pas un tract, mais une belle réflexion sur l’amour, sur les relations gays et aussi sur le temps qui passe.

Dans Keep The Lights On, Ira Sachs et son scénariste Mauricio Zacharias racontaient sur dix ans les hauts et (surtout) les bas d’un couple de trentenaires gays. Dans Love is Strange, c’est la force de la relation entre Ben et Georges qui est particulièrement bien décrite, avec tous ses petits gestes, ses attentions mais aussi ses défauts. Et la ville de New York, déjà très présente dans Keep The Lights On, est devenue dans Love is Strange un personnage à part entière. Dans l’interview qu’il nous a accordée via Skype, Ira Sachs nous parle des films du cinéaste japonais Ozu, de son engagement à Act Up New York, de l’interdiction du film aux moins de 17 ans aux États-Unis…

ira sachs-Love_Portraits-507Dans Keep The Lights On, vous racontiez l’histoire de deux trentenaires gays et de leurs difficultés. Love is Strange, c’est l’histoire d’un autre couple gay plus âgé. Pourquoi ce choix? Keep The Lights On était un film plus ou moins autobiographique. Aujourd’hui, je suis capable d’aimer différemment et dans ma nouvelle relation, j’ai l’impression de pouvoir résister au vieillissement. Quand j’ai commencé à préparer Love is Strange avec mon scénariste, Mauricio Zacharias, nous avons regardé plusieurs films du réalisateur japonais Yasujirō Ozu, qui racontent des histoires de personnes âgées, de familles et de générations. Il y avait un plus grand respect au Japon pour les personnes âgées par rapport aux États-Unis. Je suis à un moment de ma vie où je vois mes parents vieillir et mes grands parents ont disparu, donc je suis ému par cela.

Il y a aussi dans le film quelque chose de l’ordre de la transmission. Ce que les plus jeunes peuvent apprendre des plus âgés et inversement… Nous étions tous les deux à Act Up, nous venons d’en parler. Je suis intéressé par l’impact du sida sur New York et le sens que cela a donné à la ville. À la fois une prise de conscience mais aussi une énergie qu’Act Up a créée pour investir dans ce qu’on peut faire pour les autres. J’ai passé beaucoup de temps dans des activités culturelles communautaires ces dernières années, avec queer mentorship et queer art film.  Keep The Lights On était un film sur l’isolement, j’étais très isolé à cette époque. Love is Strange parle au contraire du manque d’isolement. C’est un film qui montre comment on peut trouver une famille de façon imprévue, et les connections que nous faisons pour nous sortir de situations difficiles. L’objet central du film est le lit conjugal et l’intimité que les couples y trouvent. Quand cet espace est détruit, il y a beaucoup de drame pour le reconstruire. Quand j’ai commencé le film, j’ai vécu seul une semaine dans l’appartement à NY, puis je me suis retrouvé avec mon mari, nos deux enfants, leur mère et son père. J’étais très heureux d’être avec eux mais il y avait des conflits, un manque d’intimité. Ça fait partie de la vie et ça fait partie de l’expérience familiale.

C’est aussi ce qui donne des scènes comiques dans le film… Oui exactement. La façon dont les gens se «frottent» les uns aux autres.

Il y a aussi cette scène où les deux hommes vont dans un bar gay historique… C’est aussi un film sur New York et je voulais que le film raconte l’héritage de la vie gay pour cette ville. La façon dont les gays se réunissent et trouvent leur place. Il se trouve que le bar est mon bar de quartier, que le diner est mon restaurant au coin de la rue. J’ai voulu montrer un New York personnel, familier. Ça fait partie du film.

Love is Strange a été interdit aux moins de 17 ans aux États-Unis. Comment avez-vous réagi? J’ai été surpris car c’est un film familial. Mais je ne suis pas étonné car je vis aux États-Unis et la censure existe. Dans le cas de mon film, elle s’est exercée parce qu’il y a quatre «fuck» and trois «motherfuckers» prononcés. Ce qui m’a plus affecté, c’est qu’une large partie du public n’a pas pu voir le film à cause de ce classement. On ne sait pas comment fonctionne ce conseil. Ça fait penser à Docteur Folamour. Mais j’ai lu quelque part que tous les membres doivent avoir eu un enfant. J’ai trouvé ça horrible, ce critère de sélection pour désigner qui va pouvoir juger du cinéma américain.

Votre prochain film se passera-t-il aussi à New York? Oui absolument. Avec Mauricio, cela constituera le dernier volet d’une trilogie new-yorkaise. C’est l’histoire de deux jeunes garçons qui sont très amis qui font secrètement le serment de ne plus parler à leurs parents. C’est un film sur l’amitié, sur la famille, sur l’identité sexuelle, sur les parents et sur l’immobilier. Je pense que l’immobilier est au cœur de ce qui fait l’Amérique.

Que pensez-vous de l’évolution récente aux États-Unis sur la question du mariage? C’est un moment décisif aux États-Unis selon moi. Je me suis marié en 2012 et je l’ai fait de façon ironique sans vraiment penser aux conséquences. Parce que le mariage charrie toute une symbolique, je peux être à la fois pro et anti mariage. Mais à cause de cela aussi, je me rends compte à quel point cela a du sens d’avoir un mari. Chaque fois que je prononce le mot, cela souligne le fait que je n’ai pas eu le droit d’avoir un mari. D’une certaine façon, je pense que c’est la fontaine d’eau des gays. Pour les noir.e.s, ce n’était pas si important de pouvoir boire depuis une fontaine mais c’est devenu un symbole éclatant de l’inégalité.