En 2009, Geoffrey Léger a attaqué l’Établissement français du sang (EFS) devant le tribunal administratif car son don de sang avait été refusé en raison de son homosexualité. L’affaire est aujourd’hui devant la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE). Il y a quelques jours, Geoffrey a écrit à François Hollande. Il a autorisé Yagg à reproduire cette lettre.

Monsieur le Président de la République,

J’ai l’honneur de solliciter votre intervention afin de vous demander de reformer le don du sang en France et en Andorre.

Comme vous le savez, dans notre pays dit des «droits de l’Homme», les gays et bisexuels masculins ne peuvent pas donner leur sang depuis 1983. Vous êtes parfaitement au courant de cette interdiction puisque selon un document de l’association Homosexualités et Socialisme, vous aviez promis de lever l’interdiction «dès 2012» et évoqué «une discrimination qui n’a aucune justification scientifique et repose sur la confusion entre orientation sexuelle et comportement sexuel». Force est de constater que nous sommes en 2014 et que vous n’avez toujours rien fait. Or, la ministre de la Santé est sous vos ordres. En 2012, elle a annoncé qu’elle voulait lever l’interdiction mais elle a été subitement stoppée dans son élan.

Monsieur le Président, personne n’est dupe. La personne qui veut exclure les gays et bisexuels masculins du don du sang en France et en Andorre, ça n’est pas Marisol Touraine, c’est vous.

De nombreux médecins et professionnels de santé (y compris au sein de l’Etablissement Français du Sang) trouvent cette interdiction absurde. D’ailleurs, cette discrimination n’existe pas dans plusieurs pays développés. Le Défenseur des droits a recommandé une modification de la législation. Le Comité consultatif national d’éthique également. De nombreux partis politiques et associations demandent la levée de l’interdiction, et une pétition a réuni plus de 130 000 signatures.

Cette interdiction était justifiée dans les années 1980 (afin de limiter les risques de transmission de VIH) mais elle ne l’est plus actuellement. En effet, toutes les poches de sang sont dorénavant systématiquement testées avant chaque don selon les méthodes modernes. Il existe cependant une fenêtre muette où le VIH est potentiellement non détectable (22 jours pour le VIH 2). Comme le délai maximal de conservation du sang est de 45 jours, la mise en quarantaine des dons pendant 22 jours, puis le test de ces dons à l’issue de cette période pourraient améliorer la sécurité transfusionnelle.

De même, une exclusion temporaire des donneurs pourrait remplacer l’actuelle interdiction à vie (dès lors que celle-ci n’est pas scientifiquement disproportionnée).

Par ailleurs, les questionnaires remplis par les candidats au don de sang pourraient être améliorés, afin de substituer à la question relative aux rapports sexuels entre hommes, celle relative aux pratiques sexuelles à risque. Monsieur le Président, je ne vous demande pas d’accepter le sang de tous les gays et bisexuels, loin de là. La politique régissant le don du sang en France et en Andorre doit imposer une sécurité totale pour les receveurs, ce qui est indiscutable. Mais la politique du don du sang doit également être cohérente, ce qui n’est malheureusement pas le cas pour l’instant.

En effet, en raison d’un manque de formation concernant l’identité de genre, certains médecins ont tendance à exclure abusivement les trans’, car ils confondent parfois «trans’» et «homosexuel». Par ailleurs, exclure à vie un couple gay qui vit en situation stable et qui est en parfaite santé n’a aucun sens.

De même, un homme qui a eu une fois dans sa vie (ou occasionnellement) un rapport homosexuel protégé est exclu définitivement du don de sang; tandis qu’une personne hétéro qui entretient régulièrement des rapports non protégés pourra, après une simple contre-indication temporaire, donner son sang.

Par ailleurs, il n’existe pas de contre-indication spécifique visant une femme dont le partenaire aurait eu ou aurait des rapports sexuels avec d’autres hommes. Entre autres absurdités, une personne dont le partenaire est séropositif ne fait l’objet que d’une contre-indication temporaire de quatre mois, alors que dans un tel cas, l’exposition au risque est réelle.

Cette exclusion à vie de donneurs en bonne santé est stigmatisante pour les gays et bisexuels masculins, qui ne sont pas tous malades, et qui peuvent donner leur sang à l’étranger. Stigmatisante aussi pour le personnel de l’EFS, qui n’est ni gayphobe ni biphobe, mais qui est contraint d’appliquer une législation contreproductive. Je vous rappelle que les premières victimes de cette législation absurde sont l’ensemble des citoyens lambda, qui a un moment donné de leur vie sont susceptibles d’avoir besoin de sang. Monsieur le Président, je vous demande de respecter votre promesse concernant la réforme du don de sang.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’hommage de mon profond respect.

Geoffrey Léger

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