Une nouvelle amie, le 15e long métrage de François Ozon, est un de ses plus réussis. Et il est de plain-pied dans l’actualité, comme une réponse aux anti-égalité des droits et aux défenseurs/euses d’une vision traditionnelle de la famille et des rôles sociaux. Mais ne comptez pas sur François Ozon pour faire un film-tract. Une nouvelle amie est un divertissement de haute volée. L’histoire, c’est celle de Claire (Anaïs Demoustier), qui vient de perdre son amie d’enfance et qui va se rapprocher du mari de la défunte, David (Romain Duris).  Mais elle découvre que David se plait dans des habits de femme, cherche son identité et devient Virginia. Du rejet, Claire va très vite passer à la fascination puis au désir pour cette «nouvelle amie».

Tiré d’une nouvelle de la grande dame britannique du suspense Ruth Rendell, Une nouvelle amie est une réjouissante réflexion sur le couple, la parentalité, autant qu’une ode à la liberté d’aimer qui et comme on veut. Peut-être le film le plus personnel de François Ozon, magicien de l’intrigue, jouant avec le spectateur, l’entraînant de la comédie au drame et retour. Un cinéaste amoureux du cinéma, réussissant à se renouveler à chaque film et qui nous a fait le grand plaisir de recevoir Yagg pour parler de son film, des prix LGBT, du coming-out, etc.

francois ozon

Pourquoi avez-vous souhaité adapter la nouvelle de Ruth Rendell, «The New Girlfriend»? Cette auteure britannique, qui est une vraie lady, est une spécialiste d’histoires assez perverses. Chabrol avait déjà adapté un de ses livres pour La Cérémonie et Almodovar pour En chair et en os. J’avais lu cette nouvelle il y a une vingtaine d’années et je voulais en faire un film mais la fin, où Claire tue Virginia, ne me plaisait pas du tout. Je voulais raconter une histoire d’amour. Et puis, comment traiter de ce sujet? Il y a deux types de films sur la transidentité ou le travestissement. Il y a des films réalistes comme L’Année des 13 Lunes de Fassbinder ou Laurence Anyways, de Dolan et puis les films touchant un large public comme Tootstie, Victor, Victoria ou Certains l’aiment chaud. Dans ces derniers exemples, les personnages se travestissent parce qu’ils sont obligés: Tootsie ou Victoria sont des artistes au chômage. Dans Certains l’aiment chaud, ils sont poursuivis par la pègre. C’est plus ludique et on comprend le désir du personnage.

Comment avez-vous travaillé sur cette histoire d’un homme qui s’habille en femme? J’ai discuté avec Chantal Poupaud, qui a réalisé un documentaire sur les crossdressers. Chaque histoire est particulière mais elle m’a raconté l’histoire de cet homme qui a commencé à se travestir à la mort de sa femme. Ça a fait tilt, c’était très émouvant. J’ai aussitôt pensé aussi à Vertigo [Sueurs froides, ndlr], d’Alfred Hitchcock,  où le personnage principal fait revivre une morte à travers des vêtements.

Plus qu’un crossdresser, David, le personnage qu’interprète Romain Duris, est une femme, Virginia? Il veut devenir femme mais les deux veulent devenir femme. Pour moi, le personnage principal c’est Claire. Le parcours de David/Virginia est assez clair. Ce qui m’intéressait dans le personnage de Claire, c’est qu’elle est dans l’ombre de son amie d’enfance. C’est comme si l’épanouissement de son amie la bloquait et elle est plutôt androgyne au début de sa vie d’adulte. Claire, c’est un personnage qui doit nommer son désir: elle tombe amoureuse de Virginia, c’est beaucoup plus confus pour elle. Son désir de jouer de sa féminité, son épanouissement de jouer avec les artifices du féminin, elle va les découvrir avec Virginia et «grâce» à la mort de son amie.  La mort de son amie lui permet de devenir femme, comme le disait Simone de Beauvoir.

Au milieu du film, une scène magnifique est construite autour de la chanson de Nicole Croisille, Une femme avec toi. Pourquoi ce choix? C’est le cœur du film. Tout d’un coup les personnages sont dans une bulle, dans cette discothèque. Ce qui est génial avec les chansons de variété, c’est qu’on peut les trouver un peu mièvres en les écoutant mais dans un film, leur côté banal permet de projeter beaucoup de choses.

Avez-vous dirigé Romain Duris comme vous dirigez Catherine Deneuve? Ce qui est sûr, c’est qu’il est aussi long au maquillage que Catherine Deneuve! Romain aime créer, il aime composer et avoir la possibilité d’aller au bout de son travail d’acteur. Romain s’est vraiment épanoui en jouant ce rôle. Lui qui est assez nerveux comme garçon, il me disait souvent: «Virginia me calme».

Vous aviez vu Laurence Anyways, de Xavier Dolan? Oui et j’avais beaucoup aimé. Mais c’est l’histoire d’un couple qui se sépare. Une nouvelle amie, c’est l’histoire d’un couple qui se crée. Je suis dans une forme de stylisation. Il y avait la volonté de faire du glamour dans mon film.

Ces scènes où Virginia se découvre sont jouées sur le ton de la comédie. Vous n’avez pas peur que les gens rient pour de mauvaises raisons? On a tout fait pour ne pas rire contre mais avec le personnage. Je voulais faire partager le plaisir du travestissement. Dans la note d’intention, j’avais écrit que l’idéal serait que tous les hommes, après avoir vu le film, s’achètent des chaussures à talons, des collants, pas pour leurs femmes mais pour eux-mêmes. Je ne sais pas si ça marchera pour tout le monde, mais je voulais quelque chose de ludique, je voulais aussi dédramatiser. C’est cela qui était bien avec Romain, lui il ressentait vraiment un plaisir. Il y avait ça dans ses yeux.

Votre film mélange très habilement les genres, on passe de la comédie au drame et vice-versa… C’est ce qui m’intéresse au cinéma, c’est de jouer avec les attentes du spectateur. On pense être dans un drame puis c’est la comédie, c’est un peu les montagnes russes. Ça m’est apparu naturel. Une nouvelle amie est un film transgenre! Il se définit comme ça. À partir du moment où on dédramatise, les moments de comédie sont venus naturellement.

Avec ce film, avez-vous souhaité répondre aux manifestations contre l’égalité des droits? Ce film je l’ai en moi depuis longtemps, mais j’étais en pleine écriture lorsque ces manifs avaient lieu. J’étais accablé par la résonance médiatique de ces manifs. Tout d’un coup, c’était très exotique de voir ces familles en loden avec en plus des enfants qui manifestaient. Tout cela était très télégénique pour les chaînes d’info. Et j’ai trouvé qu’il y avait une nullité de la classe politique de gauche. À part Christiane Taubira, personne n’est monté au créneau pour défendre cette loi. On a senti un malaise de leur part. J’étais complètement dans l’actualité. Je me suis demandé comment répondre à cette violence, à cette incompréhension, à cette peur, à cette ignorance. Mais comment aussi m’adresser à ces manifestants. Oui, je me suis senti agressé par les revendications contre l’égalité des droits mais je ne voulais pas faire un brûlot politique. Mais que ce soit au contraire une histoire dans laquelle tout le monde puisse entrer. La forme narrative qui me semblait la plus universelle était celle du conte de fées: deux personnages qui vivent un drame vont devoir traverser un long parcours puis connaître une fin heureuse. Mais je voulais aussi qu’on entende les arguments des anti, aussi bien dans le personnage de Claire, mais aussi avec des clichés, des lieux communs avec le personnage de son mari, joué par Raphaël Personnaz, qui fait des réflexions sur les homosexuels, ou qui confond travesti et homosexuel. Je devais le faire de façon adroite pour que cela interroge le spectateur.

Justement, nous pensons qu’il a aussi manqué des artistes pour s’engager. Vous qui êtes out depuis longtemps, que pensez-vous du fait qu’aucun acteur ou actrice gay ou lesbienne ne soit out? Je suis assez partagé sur le coming-out. Il y a une réalité, pour les acteurs, c’est très compliqué Pour les acteurs out, la carrière vrille…

…ce n’est pas vrai aux États-Unis… Pour Neil Patrick Harris ou Matt Bomer, ça va très bien… …Regardez en France, il n’y en a aucun. Ce qui est évident, c’est que pour les acteurs c’est très compliqué. Déjà dans les années 50, Cary Grant n’aurait pas fait une carrière comme la sienne. Je ne blâme pas les acteurs, mais à vrai dire, j’ai travaillé avec peu d’acteurs gays.

C’est différent pour les réalisateurs. D’André Téchiné à Céline Sciamma, en passant par vous ou Christophe Honoré, nombreux sont ouvertement gays ou lesbiennes… Oui mais ce qui est agréable en France, c’est qu’on n’est pas étiqueté tout de suite. Aux États-Unis, je suis d’abord gay. C’est un peu gênant, ça n’a pas beaucoup de sens.

Une nouvelle amie a reçu le prix Sébastiane, au festival de San Sebastien. Les prix LGBT, c’est important pour vous? J’ai eu la chance d’être soutenu par des prix gays et lesbiens. Parfois, c’est un peu surprenant. Regarde la mer avait eu un prix LGBT à New York, un film qui n’était pas particulièrement lesbien. C’est toujours une reconnaissance, je le prends comme un prix. En plus, si ça permet d’ouvrir le film sur d’autres spectateurs, c’est bien.

Dolan pense lui que ça l’enferme, que les gens n’iraient pas voir son film parce qu’il a eu la Queer Palm? Non, je ne pense pas du tout cela. Penser que cela dénigre son film, je trouve ça très étrange. Je suis allé en Russie présenter le film, il y avait beaucoup de jeunes qui regrettaient que de nombreux artistes boycottent la Russie à cause de Poutine et de la nouvelle loi [anti «propagande homosexuelle», ndlr]. Je leur ai dit: il faut venir et montrer nos films, l’idée que tous les Russes sont «poutiniens» est idiote. Mon film leur a vraiment fait du bien. Pour eux, le travestissement était vu comme un geste politique pour trouver la liberté.

Est-ce que vous avez essayé de masculiniser le personnage de Claire? J’ai joué sur les codes du féminin et du masculin. Une fille aujourd’hui qui est en pantalon, qui ne se maquille pas, on ne la traite pas de lesbienne. Ça passe, alors qu’un garçon qui viendrait au bureau un tout petit peu maquillé ou avec les ongles faits, c’est encore totalement tabou.

Avez-vous pensé à une actrice en particulier pour le look de Virginia? Non, pas vraiment. Mais on a attribué à chaque perruque un nom différent. Au début, la coupe au carré rappelait Natacha, hôtesse de l’air, une BD que je lisais jeune. Puis, il y a eu le look Veronica Lake, quand Virginia descend l’escalier. Dans la boite de nuit, Virginia a le look de Dalida. Puis vers la fin du film, quand elle se trouve, Romain pensait qu’elle avait le look de… Mick Jagger!

Propos recueillis par Xavier Héraud et Christophe Martet
Photo Xavier Héraud