La militante Laura Méritt est à l’origine de nombreux événements à Berlin. Son site sexclusivitäten.de (contraction des mots «sexe» et «exclusivités» en allemand) présente un programme varié, sans cesse actualisé. Le 11 mars 2014, lors de la Feminist Film Week à Berlin, je la rencontre par hasard dans une salle polyvalente du quartier de Neukölln, qui présente ce soir-là une série de courts-métrages expérimentaux. Pour cette première édition, la salle est comble, il m’a fallu arriver une heure en avance pour espérer trouver une place assise.

Lorsque enfin je parviens à me frayer un passage jusqu’au bar pour commander un verre de Riesling, je remarque une petite femme vêtue d’un T-shirt qui retient mon attention. Sur un fond noir, une inscription en capitales roses: «Feminismus ist sexy». Je lui demande d’où il vient, ce à quoi elle répond, fière et amusée: «De chez moi!». Ayant déjà entendu parler de la boutique de sex toys qu’elle tient à domicile, je la reconnais et lui demande si elle intervient ce soir. «Oui, je vais dire un mot à la fin de la projection. En anglais, d’ailleurs, il faut que je me prépare un peu», me dit-elle en commandant un verre d’eau au bar. Le dialogue s’installe, je lui fais part de mon projet d’article. Elle me donne un flyer présentant le programme de son «boudoir» hebdomadaire sur la sexualité. «Viens chez moi vendredi! On en reparlera.» Lorsque son verre arrive, elle tend une pièce de deux euros à la barmaid, qui lui dit que ce n’est pas la peine, l’eau du robinet est gratuite. «Mais c’est ton pourboire!», insiste Laura. Avec un immense sourire, elle s’excuse de devoir me laisser, m’invite à rejoindre ma place car la séance va commencer.

La grande salle poussiéreuse de la Villa Neukölln est transformée pour l’occasion en cinéma cosy. En guise de banquettes, on s’affale sur des canapés années 50 un peu défoncés. Karin Fornander, jeune Suédoise à l’initiative du festival, présente le thème, «Mon corps m’appartient», parlant avec une grande vitalité de «kick-ass women» et de «femtastic filmmakers». C’est dans une ambiance décomplexée que se déroule la projection des cinq courts-métrages, tous réalisés par des femmes. S’ils sont liés par cette caractéristique, ils traitent de sujets différents. La trajectoire attendrissante d’un petit garçon de 5 ans, soutenu par l’affection de sa mère, qui choisit avec émerveillement une robe de princesse rose pour le bal costumé de son école au Québec. Le quotidien d’un couple de jeune femmes en Suède, alourdi par des disputes ordinaires. La complicité entre une actrice et un acteur de films X avant le tournage d’une scène anale qui s’avère particulièrement difficile. Leur dialogue est filmé avec humour et malice, et c’est un making-of surprenant qui nous est dévoilé, fait d’une simplicité humaine qu’on n’associe jamais, à tort, au porno.

Deux heures plus tard, les applaudissement fusent. Laura Méritt apparaît sur scène, légère et enjouée. Elle rappelle les lignes essentielles des sex-positive: l’aspiration à la liberté, la tolérance, l’épanouissement de la vie sexuelle comme composante majeure de l’affirmation de soi. Entre plusieurs éclats de rire, elle prie les spectatrices de bien vouloir remplir le questionnaire anonyme distribué à la sortie. Il vise à évaluer la façon dont elles perçoivent leur sexe, si elles l’aiment comme il est, comment elles le nomment, si elles se rasent, s’épilent… Le but de ce sondage étant de lancer à terme une pétition pour lutter contre l’impératif de la norme, encouragé par les nouvelles méthodes de chirurgie esthétique génitale. Laura explique que cette nouvelle discipline plastique génère des millions en véhiculant l’idée qu’un sexe féminin doit être quasiment invisible et qu’il faut couper tout ce qui en dépasse. Puis elle conclut, les doigts dressés en V de la victoire: «Viva la vulva!»

PLUS DE PORNO ÉQUITABLE!
«La réponse au porno, ce n’est pas pas de porno, mais plus de porno! Du bon, et de l’équitable», déclarait Laura au magazine Stern en 2009, lors du lancement des Feminist Porn Awards. Née en 1960, elle est aujourd’hui écrivain, membre du parti des verts et docteure en communication sociale. Elle lança dans les années 90 la journée internationale des travailleurs du sexe, s’inspirant des événements du 2 juin 1975, lorsqu’une centaine de prostituées occupèrent l’église Saint-Nizier à Lyon pour protester contre la répression policière dont elles faisaient l’objet. En 1993 elle fonda le Club Rosa, un service d’escortes lesbien. Laura Méritt représente aujourd’hui l’association PorYes, version allemande de la vague des féministes «sex-positive», qui tient sa cérémonie de remise de prix chaque année dans un cinéma d’art et essai de Berlin.

Les nominations pour les Feminist Porn Awards dépendent de trois critères:
– Les femmes et/ou des personnes traditionnellement marginalisées ont été impliquées dans la réalisation, la production et/ou la conception du film.
– Le travail sur le film représente un véritable plaisir, tant pour l’équipe que pour l’ensemble des acteurs/trices, en particulier les femmes et les personnes traditionnellement marginalisées.
– Le film repousse les limites de la représentation sexuelle, défie les stéréotypes et présente une vision qui va au-delà de la pornographie ordinaire. Cela peut inclure, à travers toute la production, une représentation de la diversité des désirs, des types de personnes, des organismes, des pratiques sexuelles, et/ou un cadre anti-racistes ou anti-oppression.

DU X, OUI, MAIS PAS FORCÉMENT DU XX
Il s’agit donc de films qui, parmi d’autres aspects, prennent plus en compte les attentes et les désirs de chacun.e. Les acteurs/trices sont respecté.e.s, leurs conditions de travail et leur rémunération correctes. Le préservatif est obligatoire. Différentes identités et expressions de genre sont représentées, ainsi que différentes origines ethniques. Tous les types de corps sont célébrés. Enfin, du point de vue du spectateur ou de la spectatrice, acheter un tel film ou se rendre dans un festival relève de l’acte militant. On soutient une entreprise créative, locale et indépendante. Le travail sexuel, le corps et la jouissance sont devenus des outils politiques puissants.

Le but de ces réalisatrices est d’identifier la pornographie comme une forme d’expression et de travail dans lequel non seulement les femmes mais aussi les autres minorités produisent positivement du plaisir, militant ainsi pour l’égalité entre les genres et une plus grande justice sociale. Les sex-positive sont ouvertement conscientes de leur plaisir comme moyen d’action, actives dans la recherche de nouvelles sexualités, de nouvelles orientations et de nouveaux rôles. «Je voyage d’une identité à l’autre», disait la philosophe Judith Butler…

En lien étroit avec le développement des travaux sur la parité, les études du genre font partie des mobilisations engagées par ces réalisatrices. Lutter contre la pornographie ordinaire où l’homme hétérosexuel domine en tous points, c’est comprendre le genre à la fois en tant que système politique organisant les rapports de domination et comme un processus que les militant.e.s incluent dans leurs travaux – ici, dans leurs films et leur diffusion. Les sex-positive mettent donc le genre en perspective, révisant les moyens de lutte contre l’oppression – l’oppression patriarcale parmi d’autres.

LA SEXUALITÉ DANS LE BOUDOIR
Une semaine plus tard, le 21 mars, je me rends donc chez elle. Au programme de sa soirée Mömo («Mösen Monat», «le mois des foufounes»): une discussion sur l’éjaculation féminine. À l’interphone, je sonne à Sexclusivitäten. Une voix me demande «Tu sais où tu vas?», ce à quoi je réponds, déconcertée, «Pas vraiment, non.» «C’est au cinquième! L’ascenseur est sur la gauche.» Lorsque j’arrive sur le palier, deux femmes aux cheveux très longs enlèvent leurs chaussures avant d’entrer. Je fais de même. L’appartement de Laura ressemble à n’importe quel T3 berlinois. À quelques détails près. Des objets et tableaux en hommage au sexe féminin ornent les murs. Sous l’œil bienveillant d’un portrait de Simone de Beauvoir, des coussins en forme de vulve rose renfermant une photo de Rosa Luxemburg sous leurs lèvres de velours invitent à prendre place sur le canapé. Des flyers LGBT militants sont à disposition. Laura propose du thé, s’intéresse à tout le monde. Son assistante s’affaire dans le bureau où des rayonnages de livres de sociologie font face à quelques DVD et, surtout, des sex toys multicolores. Sur leurs emballages, le message est clair: ils sont fabriqués en Allemagne à partir de matériaux hypoallergéniques et recyclables.

Une vingtaine de femmes et quatre hommes de tous âges sont venu.e.s s’informer. Tout le monde semble à l’aise. Laura ouvre la séance: «Ici, tout le monde est bienvenu. Peu importe votre sexe ou votre genre.» Elle présente le thème, l’éjaculation féminine, sur un ton à la fois précis et ludique. Le phénomène est méconnu, alors que pourtant toutes les femmes en sont capables: toutes sont munies des glandes nécessaires à la production et l’expulsion de quelques millilitres de liquide, les glandes de Skene, situées entre la paroi antérieure du vagin et la vessie. Laura montre des gravures, des photos de statues asiatiques représentant des femmes fontaine. Dans notre petite assemblée, deux participantes racontent leur expérience. Lorsque la première commence son récit, la pluie se met soudainement à tomber au dehors, ce qui nous fait tou.te.s rire aux éclats.

L’éjaculation féminine n’est pas forcément liée à l’orgasme. «Mais alors, quel intérêt, à part tremper les draps?», demande-t-on. «Être à l’écoute de son corps, savoir qu’on peut produire quelque chose avec lui! Affirmer notre puissance, notre positivité!, répond Laura, plus nietzschéenne que jamais. Et ne pas laisser l’éjaculation aux hommes.» Avec des schémas de coupes transversales des organes génitaux masculins et féminins, elle ajoute: «Car nous sommes presque pareil.le.s!». Une tolérance et une compréhension qui l’éloignent des féministes essentialistes, qui parfois mettent toute leur énergie à refuser jusqu’à l’existence même d’un sexe masculin, ou à être transphobes. Laura s’insurge ensuite contre l’appellation «point G», qui, en plus de rapporter tout le mérite à son découvreur au lieu d’honorer le plaisir, réduit la zone érogène à un simple point, alors qu’il s’agit en réalité d’une surface large, de la longueur d’un index. Enfin, ce ne sont que des indications… Car il ne faut pas oublier que nous sommes tou.te.s singulièr.e.s et que le corps se transforme tout au long de l’existence. S’il y avait une leçon à retenir de cette soirée, ce serait bien celle-la. Le mot tabou n’est plus «porno», mais bien «norme».

POUR ALLER PLUS LOIN:
Le manifeste sex-positive en trois points:
– La liberté sexuelle est une composante des aspirations à la liberté.
– L’activité sexuelle entre adultes consentants n’a besoin ni de réglementation, ni d’aucune évaluation externe.
– Le sexe n’est pas une puissance naturelle, mais quelque chose qui se construit, exactement comme le genre et l’identité.

Les pornographes féministes militent également en faveur des droits d’auteur, pour leur travail et celui de leurs acteurs/trices. Pour mettre en œuvre des solutions d’échange économique équitables et durables, de nombreux sites pornographiques indépendants fleurissent aujourd’hui en ligne. Certains sont les sites personnels des réalisatrices, avec système de paiement ou d’abonnement mensuel intégré (comme celui de la réalisatrice Erika Lust, lustcinema.com). D’autres sont gérés par les acteurs/trices eux/elles-mêmes comme MakeLoveNotPorn.tv, un site de partage de fichiers amateur où les gens qui réalisent les films peuvent partager les bénéfices avec le site.

Mathilde Ramadier
Installée à Berlin, Mathilde Ramadier est auteure et scénariste de bande dessinée. Après Rêves Syncopés (Dargaud) sur Laurent Garnier et les musiques électroniques, trois romans graphiques sont à paraître en 2015; une biographie de Sartre chez Dargaud et une bande dessinée sur Berlin chez Futuropolis, ainsi qu’un album sur l’industrie pétrolière et l’écologie en Norvège.

Le blog de Mathilde Ramadier.

Photos Sabrina Morales (Feminist Film Week) / Polly Fannlaf / Laura Méritt