La journaliste Taina Tervonen et Mathieu Nocent, ancien porte-parole de l’Inter-LGBT et de l’Association des parents gays et lesbiens (APGL), ont interviewé le sociologue Eric Fassin sur la gestation pour autrui, et sur l’inévitable question de sa possible rémunération. Pour expliquer le débat autour de ce sujet, il développe entre autre l’idée d’une exception sexuelle: «C’est comme l’exception culturelle: on veut soustraire la culture à la logique marchande.

«De même, sexualité et reproduction feraient pareillement exception à la logique du marché. La politique abolitionniste de la France vis-à-vis de la prostitution relève ainsi de l’exception sexuelle: il s’agit de soustraire le corps à l’économie. Le sexe n’aurait rien à voir avec l’argent.»

«Cette position de principe répond à un problème bien réel: l’exploitation. C’est un risque qu’on ne peut pas balayer d’un revers de main, qu’il s’agisse de la prostitution, de la GPA ou de l’adoption internationale. L’exception sexuelle soulève cependant deux questions. D’une part, l’exception pourrait bien être une manière de confirmer la règle. Quand on dit: “Pas question que le marché s’impose à la culture”, faut-il comprendre que le marché peut régner partout ailleurs? Ce serait une manière de ne pas toucher à l’ordre des choses, à quelques exceptions près. Or il est intéressant – et je pense que ce n’est pas un hasard – que ce discours d’exception, culturelle ou sexuelle, se développe à un moment où la France en général, et particulièrement le socialisme de gouvernement, se rallie avec enthousiasme au néolibéralisme. (…) D’autre part, la logique de l’exception sexuelle revient à dire qu’il y aurait des domaines impurs, c’est à dire l’économie, et d’autres qui seraient purs et auraient vocation à le rester, comme le sexe ou la culture. Or toute notre expérience montre que ni le sexe ni la culture n’échappent aux inégalités socio-économiques.»

Eric Fassin dresse aussi un parallèle avec l’avortement: «En France, ce n’est pas une pratique à but lucratif, puisque l’État le prend en charge. Mais aux États-Unis, l’avortement ne relève pas de l’État; il se pratique donc dans le privé. Est-ce à dire qu’il est soumis à la seule loi du marché? Non, car des féministes se mobilisent pour faire vivre des cliniques pratiquant l’IVG. C’est une pratique militante – non seulement pour résister à la pression de la droite religieuse, mais aussi en vue de le rendre accessible aux jeunes filles et aux femmes moins fortunées. On pourrait imaginer pareille mobilisation pour la PMA, et même pour la GPA, précisément afin de les soustraire au marché, ou encore pour réduire les effets de la domination. Ce serait une manière, par la solidarité, de conjurer le risque d’exploitation.»

Le sociologue pose enfin la question de l’éthique et des rapports de domination qui apparaissent entre un couple et une mère porteuse. Il en dégage un certain paradoxe: «Si on recourt à une mère porteuse d’un pays pauvre, on se dit qu’elle a besoin d’argent; mais dans un pays riche, on peut plus facilement se raconter qu’elle n’est pas dans la nécessité, mais dans la liberté. Il est donc tentant d’en conclure: “mieux vaut m’adresser à des riches; ainsi, je suis sûr qu’ils seront désintéressés. Ils ne sont pas dans le besoin, mais dans le choix. Bref, ce “service” n’est pas fondé sur une relation d’argent!” On achète donc le fait de se dire qu’il ne s’agit pas d’argent…»

À lire sur le blog Sautez dans les flaques.

Photo mahalie stackpole