[mise à jour, 10 septembre, 16h20] Ajout du tweet de Christophe Girard.

S’il y a un point central à la partie gay du Marais, c’est bien celui-là. À l’intersection des rues des Archives et Sainte Croix de la Bretonnerie, en face de l’emblématique Open Café, on trouvait jusqu’ici la maison de la presse Agora Presse. Même s’il ne s’agissait pas d’un établissement gay à proprement parler, on pouvait y voir dans les vitrines les dernières parutions gay, Têtu, dont c’était le principal point de vente, en tête.

Depuis quelques jours, les vitrines sont recouvertes d’affiches jaune fluo annonçant une «liquidation totale». Le magasin devrait fermer ses portes le 24 septembre. Selon nos informations, Agora Presse serait remplacé par un point de vente The Kooples, qui en compte déjà 5 (en comptant les deux espaces du BHV) dans le quartier.

CHARGES TROP ÉLEVÉES
Dans un communiqué de presse, Agora Expansion, une filiale des MLP, fait état de difficultés liés à l’emplacement:

«Ce point de vente succursale ne présentait plus les caractéristiques requises en tant que magasin pilote du réseau, et subissait, en conséquence, de lourdes contraintes d’exploitation liées notamment à sa localisation dans le quartier du Marais à Paris.»

Pour le dire plus simplement, l’enseigne, une parmi les 19 que compte Agora, perd de l’argent. Ce n’est pas tant la crise de la presse qui est en cause que les charges liées à l’exploitation du magasin, comme l’explique à Yagg le directeur d’enseigne Vrège Jeloyan. «La crise de la presse se fait moins sentir que sur d’autres enseignes. Par contre, les charges annexes, telles que le loyer, qui augmente régulièrement, l’électricité, l’eau, les contraintes liées à l’environnement du quartier et à l’aménagement des vitrines, faisaient que ça devenait compliqué.»

POUR «TÊTU», UNE «CATASTROPHE»
Pour Eric Lapôtre, responsable marketing et diffusion de Têtu, c’est une «catastrophe»: «Non seulement c’était notre point de vente principal, mais cela nous accordait une visibilité très importante dans un endroit stratégique.» Selon lui, l’impact sera même plus large:

«C’est dramatique aussi pour toute la presse gay, notamment étrangère, qu’on ne trouve quasiment qu’ici et aux Mots à la Bouche. Et les Mots à la Bouche, c’est bien mais c’est une librairie, pas un marchand de journaux.»

QUELLE ÉVOLUTION POUR LE MARAIS?
Cette fermeture d’un commerce de proximité au profit d’une chaîne de vêtements pose la question de l’avenir du quartier. Après le remplacement du Central par une bijouterie, de l’Amnésia par une boutique de vêtements, du Starbucks de la rue des Archives (qui avait une forte clientèle gay) par un Marc Jacobs, puis vraisemblablement par une extension du BHV, la question peut se poser: le Marais devient-il petit à petit un quartier à boutiques branchées et de luxe?

C’est effectivement un «souci», pour Pacôme Rupin, adjoint chargé (notamment) du commerce dans le IVe arrondissement de Paris, que nous avons joint au téléphone. «On assiste à un remplacement presque systématique des commerces de proximité par des établissements liés à la mode», regrette-t-il, ajoutant que cela occasionne «un manque à gagner pour les riverains en termes de service». Face à cela, l’élu reconnaît que la mairie dispose de peu de leviers: «Nous sommes limités par le droit et le respect à la propriété privée. Nous mettons tout en œuvre pour limiter ce phénomène, mais c’est la loi du marché.» Comme piste M. Rupin évoque une action de la Semaest, une société d’économies mixte qui était notamment intervenue dans le XIe arrondissement en rachetant des baux afin de lutter contre la mono-activité – des grossistes textiles, en l’occurrence.

Le maire du IVe arrondissement Christophe Girard a annoncé sur Twitter travailler à l’ouverture d’un nouveau kiosque dans le quartier:

DISPARITION DES COMMERCES GAYS?
Autre question: quid des commerces gays ou fréquentés par des gays dans le quartier? Sont-ils voués à disparaître? Selon Rémi Calmon, directeur exécutif du syndicat Sneg & co, qui compte un certain nombre d’adhérents dans le quartier, les établissements gays disparaissent parce qu’il n’y a personne pour les reprendre ou en créer d’autres. «Il n’y a pas de politique agressive de la part des établissements de luxe. Le Central et l’Amnesia ont cherché à céder leur fonds de commerce à des gens qui seraient restés sur la même cible. Sans succès. Pour Maurice, du Central, cela a été un crève-cœur.»

Plusieurs facteurs, selon lui, expliquent la lente disparition des commerces gays. «L’évolution des mœurs, qui fait qu’on n’a plus forcément besoin de bars gays, la fiscalité, qui n’est pas très incitative pour des commerces de ce genre, la frilosité des banques à soutenir un débit de boisson, la réglementation, la crise, etc.» Sans compter les loyers qui augmentent sans cesse.

Autre explication avancée par Pacôme Rupin – plutôt manifeste lorsqu’on y flâne un week-end –, de par sa location centrale au sein de la capitale, le quartier attire de plus en plus de touristes. «En journée, le quartier compte plus de touristes que d’habitants», souligne l’adjoint au commerce du IVe. Une cible de choix pour les commerces liés à la mode.

De quoi, à l’image de Rémi Calmon, se montrer un brin fataliste. «Cela aurait été une nouvelle très positive qu’un commerce gay prenne la succession d’Agora Presse, lance-t-il un brin fataliste. Mais cela n’a jamais été un lieu gay… Et puis cela va plutôt dans le sens de l’évolution du quartier, non?»

Photo Xavier Héraud